Tchassona Traoré: “Faure a beau être candidat en 2020, si le peuple se mobilise, on peut créer le miracle”

mai 15, 2019 Par: La Redaction

Après le boycott des législatives du 20 décembre 2018, l’opposition togolaise, réunie entre-temps au sein d’une coalition, n’est plus prête à commettre la même erreur. Pour les élections locales dont les opérations de révisions des listes électorales débutent ce jeudi…Afficher le reste

Après le boycott des législatives du 20 décembre 2018, l’opposition togolaise, réunie entre-temps au sein d’une coalition, n’est plus prête à commettre la même erreur. Pour les élections locales dont les opérations de révisions des listes électorales débutent ce jeudi 16 mai, tous veulent y aller et appellent l’ensemble des Togolais à se faire enrôler. Un scrutin qui va intervenir après les réformes constitutionnelles opérées par l’actuelle Assemblée nationale décriée par l’opposition dite radicale. Comme il l’a fait pour le 20 décembre, Me Mouhamed Tchassona Traoré, le président du Mouvement citoyen pour la démocratie (MCD), insiste sur la nécessité pour les citoyens de se faire enregistrer sur les listes électorales. Dans cette longue interview accordée à Courrier d’Afrique, il salue les réformes, compte sur la mobilisation du peuple togolais pour l’alternance au sommet de l’Etat. Le notaire dénonce par ailleurs l’instrumentalisation du Plan national de développement (PND) par le pouvoir de Lomé.

 Courrier d’Afrique : La limitation à deux du nombre de mandats présidentiels est maintenant une réalité au Togo. Bravo à l’Assemblée nationale actuelle, non ?

Me Mouhamed Tchassona Traoré : Oui, écoutez, il faut quand même commencer à mettre fin à ce vieux débat sur la révision de notre Constitution. Nous savions tous que depuis que les modifications sont intervenues en 2002, ce que nous recherchions à travers nos revendications était trois choses fondamentales auxquelles s’est ajoutée celle liée au vote des Togolais de l’étranger depuis le 19 août 2017. Qu’on ramène la limitation des mandats à deux, que l’élection présidentielle soit faite à deux tours et la troisième revendication  qui préoccupait les Togolais, c’était qu’on remette les prérogatives du Premier ministre, qui étaient prévues lors de la conférence nationale. Voilà les trois questions  essentielles qui étaient l’os dur de la revendication de l’opposition. Donc, qu’on les obtienne aujourd’hui, on peut se dire que c’est un bon début .Quelque chose de fait.

Donc pour vous, il n’est jamais trop tard pour bien faire?

 Mais écoutez, c’est comme si aujourd’hui vous étiez noyés et que vous recherchez une solution pour vous sauver de la  noyade dans un puits et qu’à un moment donné la seule main qui vous soit tendue c’est celle du lépreux, vous allez rester dans le puits en attendant que ce soit une main saine qui vienne vous sortir de là?

Donc ces réformes-là vous satisfont?

 Au moins, nous avons obtenu une partie non moins  essentielle, c’est-à-dire la limitation des mandats à deux, les deux tours des élections présidentielles; c’est déjà quelque chose d’acquis.  Ce n’est déjà pas mal.

Mais du côté de vos amis de l’opposition notamment celle de la C14 et de l’ANC par exemple,  on estime que ce sont des revendications au rabais.

 Oui, c’est vrai qu’il y a toujours cette membrane  de phrase “En aucun cas” qui revient mais dans les commentaires. Nous nous comportons parfois comme si les textes suffisaient à eux-mêmes pour apporter des changements. Les changements majeurs dans tous les pays du monde ne sont intervenus que par le fait des citoyens. C’est leur prise de conscience de sortir de leur situation et de leur propension à réfléchir et agir avec les moyens autorisés légalement qui conduisent enfin à modifier leur situation et s’offrir actuelle et les moyens qu’ils s’offrent des changements, clé du succès. Ce n’est pas les textes ne suffisent pas. Nous savons que les textes dans tous les pays du monde ont été codifiés par celui qui se sent le plus fort à un instant T. On aurait pu dire de ça du feu  Eyadema, quant au temps du parti unique il a fait des constitutions sur mesure. Par la suite, le même Eyadema a reproché ça à nous les démocrates au sortir  de la conférence nationale sous prétexte qu’on lui a imposée une constitution qu’il n’a  accepté que du bout des lèvres en 1992.

Donc c’est une question de rapport de force. Si nous devons nous enfermer dans ce débat, on ne s’en sortira pas. Mais l’essentiel du discours que nous devons porter et  la démarche que nous devons développer vis-à-vis de nos concitoyens, c’est celle de travailler à faire reconnaître la confiance chez nos concitoyens, les informer, les libérer de ce poids des pesanteurs de tout ce qui a pu freiner notre élan pour le développement, pour qu’il  se prenne en main. Imaginez un seul instant, comme je le dis tout le temps, que le 20 décembre nous n’ayons pas boycotté ces élections, que des togolais soient allés prendre leurs cartes d’électeurs, avec cette mobilisation conjuguée à cette conscience des Togolais du désir du changement à cet instant T, nous aurions posé les premières bases de l’alternance le 20 décembre. Si on n’avait pas demandé le boycott du recensement qui a entraîné également le boycott des élections du 20 décembre, si ce peuple était mobilisé non seulement à prendre sa carte d’électeur, à aller voter et à surveiller son vote, la configuration de l’Assemblée Nationale serait autre chose que ce que nous voyons aujourd’hui.  Donc l’appel au boycott des élections du 20 décembre fait par l’opposition est une erreur politique que l’opposition doit regretter aujourd’hui.  Si tel est le cas pourquoi alors se plaint-elle des réformes qui ont été faites et qu’elle qualifie de réforme au rabais?

De toutes les façons on est sur le champ politique. Un homme politique, normalement ne se satisfait pas toujours  de ce que son adversaire fait. On a toujours à redire. Pas seulement parce que nous sommes de mauvaise foi  mais il ne faut pas que l’adversaire politique se complaise dans la situation dans laquelle il se trouve. Par la critique de ce qu’il fait, on doit l’amener à améliorer et à aller plus loin. Donc c’est le jeu politique normal. Quel que soit ce qui a pu être fait aujourd’hui à l’Assemblée nationale, nous trouverons toujours à redire pour que nous obtenions mieux. Donc c’est un jeu normal. Cette critique  est normale. Elle n’a rien d’anormal, c’est le jeu politique normal.

Maître, on a aujourd’hui la limitation à Dieu du nombre de mandats présidentiels avec la remise des compteurs à zéro. Il n’y a pas cette fameuse portion de phrase “En aucun cas”. Est-ce que vous pensez aujourd’hui que ces détails-là doivent encore faire objet de débats politiques pour crisper davantage les choses?

Non, ça peut être un débat tout simplement de posture politique puisque c’est ce qui a été demandé à un moment donné. On ne l’a pas obtenu, c’est normal qu’on en revendique. Mais ça ne doit pas être un frein. L’essentiel, comme je le dis, c’est de revenir à ce peuple qui semble aujourd’hui désemparé, désabusé. De revenir à ce peuple,  qu’on lui dise la vérité, qu’on l’instruise; qu’on lui donne les moyens de son action, qu’on ne brûle pas sa conscience par de faux débats;  pour que le peuple se prenne en main pour dessiner son destin. Nous ne sommes que des guides mais on ne peut pas devenir des dieux. Nous avons nos faiblesses. Mais nous devons conjuguer avec ce peuple et nous tracer la voie.

Il y a certains qui pensent notamment au sein de l’opposition traditionnelle que par cette réforme de la limitation du mandat présidentiel à deux, Faure Gnassingbé sera au pouvoir jusqu’en 2030. Est-ce qu’il faut déjà à ce moment précis se projeter dans l’avenir jusqu’en 2030 ? Pourquoi ne pas parler du présent?

Vous savez c’est un débat vieux. Je me rappelle ce qui s’est passé au Burkina Faso il y a de cela quelques années lorsqu’il s’était agît de modifier la constitution burkinabé pour limiter le mandat à deux. À l’époque, les partisans du Président Blaise Compaoré vent debout, disaient la limitation ne saurait être acceptée qu’à la condition que l’opposition accepte de mettre le compteur à zéro. L’opposition disait qu’il n’en était pas question; Que Blaise Compaoré qui a régné sur le Burkina Faso pendant des années ne doit pas faire acte de candidature. Et ça a failli faire capoter la réforme constitutionnelle à cette époque-là. N’eût été  la sagesse du Roi burkinabé, le Mohro Naba qui a interpellé l’opposition en disant que la vie d’une nation ne se résume pas à dix ans. Si c’est le prix à payer pourquoi pas? S’il doit être candidat, laissez-le être candidat. Organisez-vous, aux élections vous allez le battre. Si vous ne le battez pas, dix ans ce n’est pas loin. Donc Mohro Naba, en agissant ainsi, il a sauvé le Burkina à cette époque-là. Et c’est ça qui a justifié ce que nous appelons aujourd’hui “la révolution burkinabé”. Malheureusement, Blaise Campaoré et ses amis ont gagné successivement les deux élections qui ont suivi cette réforme mais à la fin de son deuxième mandat, il a voulu rouvrir la constitution pour se donner encore un troisième mandat. Mais ses propres amis qui étaient avec l’opposition chez Mohro Naba au moment où celui-là avait conjuré l’opposition à accepter cette réforme, ont dit non; pour ne pas trahir la sagesse  de leur roi. Ils sont restés  fidèles à l’arbitrage du Roi.  Et c’est ça qui les a amenés à quitter les rangs du parti au pouvoir pour se mettre en retrait et combattre Blaise Compaoré lui-même. On reconnaît là la valeur de la parole donnée au Burkina Faso. Au Togo, bien sûr, on n’a pas l’équivalent du Mohro Naba mais on a plus que le Mohro Naba

C’est notre peuple, et c’est Dieu. On a deux instruments  qu’aucun pouvoir humain ne peut transcender.  Notre propre constitution fait des références à Dieu. Pourquoi voulons-nous par de petits calculs croire que nous sommes les faiseurs de rois?  Je dis tout simplement, faisons confiance à ce peuple qui nous fait confiance, et en Dieu. Donnons à  nos concitoyens de bonnes informations sans démagogie et  laissons-le prendre en main son destin, il peut créer des miracles avec l’aide de Dieu.

Aujourd’hui donc vous pensez que l’essentiel, ce n’est pas de savoir si Faure Gnassingbé va être candidat en 2020, s’il va remporter en 2020, s’il sera  encore candidat en 2025; pour vous l’essentiel, c’est de prendre les réformes qui viennent d’être arrêtées et de s’organiser au niveau de l’opposition, en comptant sur le peuple et Dieu pour produire le miracle?

C’est tout ce qu’il y a lieu de faire. Monsieur Faure Gnassingbé a beau être candidat en 2020, si pour le recensement qui est en vue  et éventuellement celui d’avant la présidentielle de 2020,  le peuple se mobilise massivement pour prendre sa carte et n’entend plus les sirènes qui le découragent à aller aux élections, on peut créer le miracle.

Avant d’aborder la question des réformes, il y a une question qui est très importante, c’est celle relative aux garanties que doivent avoir les dirigeants actuels parce qu’il y a la peur de l’inconnu,  la chasse aux sorcières, cette peur-là?

 Voilà vous posez là le véritable nœud du problème togolais. Je vous le dis, le problème du Togo plusieurs paramètres et cette question est essentielle.  Ceux qui sont au pouvoir depuis Eyadema à ce jour, ont une soif de garantie mais que par pudeur politique ils ne peuvent réclamer. Revisitons tous les écrits, depuis le coup d’Etat de 1963 à ce jour, tout ce qui a été dit par rapport au régime depuis le Président  Gnassingbé au Président Faure, vous comprendrez que cette question est centrale. Sans le demander, nous pourrons imaginer que les tenants du régime   ont soif de garantie. C’est des togolais qui savent ce que pensent leur concitoyens de leur long règne  et du système qui le soutient. Certainement que beaucoup auraient bien voulu qu’il n’en soit pas ainsi mais ils sont dans l’engrenage du système. Même si  pendant des années, nous avons entendu de part et d’autres des gens poser les questions de garanties, aucune démarche sérieuse n’est à ce jour entreprise. Dans nos formations politiques respectives, donnez-moi un seul exemple de type de garantie qu’un parti politique de l’opposition, le mien y compris, ait formulé de manière claire pour dire que  ce qu’il faut pour que ce pays renoue avec la sérénité, dire que le coup d’État de 1963 et ce qui est arrivé après le décès d’Eyadema sont des accidents de l’histoire et qu’il faut dans certaines mesures regarder vers l’avenir, faire en sorte que les Togolais se réconcilient entre eux.

Malheureusement, on en parle mais sur les bout de lèvres. Voici le premier des problèmes. Le deuxième problème qui est né depuis 1956 à Hô mais qui fait qu’aujourd’hui il y a une peur de ceux qui règnent, c’est  le clivage que des gens ont fabriqué et entretenu de la division  Nord-Sud.

Il n’y a pas à ce jour une véritable démarche politique dessinant  une ébauche de solutions essentielles à la fois d’autre structurelles et fonctionnelles pour pouvoir minimiser l’impact même si dans les discours l’on tente de minimiser la portée. Certainement que la tenue des élections locales servira de leviers pour commencer à soigner cette plaie .Quand on voit comment le pays est conduit et développé depuis plus de cinquante ans, à part Lomé qui donne l’allure d’une véritable ville, tout le reste du pays n’est que du désert économique.  Quand vous voyez la misère endémique dans laquelle baigne cette jeunesse, quand vous voyez cette économie embryonnaire qui végète, qui ne trouve pas de chemin pour s’ouvrir au monde, malgré que le Togo appartient à des espaces économiques; quand vous voyez notre culture mourir alors que le Togo est un pays de cultures, quand vous voyez tout cela, aujourd’hui il faut plutôt avoir une autre réflexion sur l’avenir de ce pays qui intègre une réflexion d’ordre structurel, qui prenne en compte le besoin de réconciliation des Togolais à partir de l’économie et du social. Besoins de reformuler la cartographie nationale qui s’adosse à un plan de développement économique et social qui permettent que les Togolais commencent par s’imbriquer et de par leur vie commune, leur cheminement commun, oublient ces réflexes qui nous ont toujours retardés.

Et c’est dans ce contexte là qu’est intervenu ce qu’on appelle le Plan National de Développement (PND).

 Malheureusement, le PND, quand tu le lis, ce n’est pas mauvais en soit mais les auteurs du PND en font un instrument aujourd’hui qui le détache de son essence fondamentale.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là, Maître Tchassona?

 On a comme l’impression quand on voit tout le tapage autour du PND qui devrait être un programme comme le dit son nom “National”, qu’on doit faire en sorte que l’ensemble de la classe politique le prenne en compte mais c’est devenu comme un projet du parti UNIR. Ils sont les seuls à parler PND, organiser des folklores.

Mais c’est parce que vous de l’opposition vous ne voulez pas vous associer à cela.

 Pas du tout. Un programme, pour que l’ensemble de la classe politique se l’approprie, il faut que ce soit un programme de gouvernement comme nous avons cru comprendre au lancement. Mais en réalité on a pu comprendre  dès le premier mouvement que ce qui devait être un programme  du gouvernement est devenu  un projet UNIR.

C’est vous qui le qualifiez ainsi !

 Non mais regardez tout le folklore qui est organisé autour. Le gouvernement gagnera à réorienter sa politique de communication en mettant  ce programme au centre des préoccupations  de l’ensemble des citoyens; pas seulement des partis politiques. La communication devra être repensée de sorte que le programme en lui-même inspire la curiosité et l’intérêt chez l’ensemble des Togolais afin que les tous se l’approprient. On ne peut pas me vendre quelque chose qui m’appartient. Mais quand le parti UNIR et les membres du gouvernement font de ce programme  qui normalement est un programme national, un instrument de communication partisan, ça devient un problème. Les gens se posent des questions, est-ce que c’est notre plan à nous tous ou c’est le projet de société du parti au pouvoir et de son gouvernement.

Est-ce que ce n’est pas le moment choisi pour lancer ce plan qui vous fait dire tout ça?

Ce n’est pas seulement le moment, c’est la communication autour. Il n’y a jamais un temps bon pour bien faire. On a souvent décrié ce régime, qu’il a navigué à vue, qu’ils n’ont pas de projet. Pour une fois, que  le gouvernement propose un projet, et quelles que soient ses faiblesses, le gouvernement doit savoir le mettre au niveau de la communauté nationale, avec la réserve bien-entendu que  ce dernier  ne saurait suffire pour juguler l’ensemble des problèmes et préoccupations des togolais comme notre Vitago national.

Mais pour une fois qu’un programme de cette envergure est  lancé, l’information, c’est bon. Mais la mauvaise  communication nuit à l’information faisant en sorte que les Togolais aujourd’hui se posent la question si en réalité ce projet peut être réalisable du moment où des gens en font tellement un folklore, on ne peut pas me vendre quelque chose qui m’appartient.

Bientôt les élections locales. Maître, on voit tous les partis de l’opposition qui le 20 décembre n’ont pas participé à ces élections législatives parce que ayant appelé les Togolais à les boycotter, aujourd’hui s’agiter. Est-ce que ce n’est pas trop tard?

Non, écoutez, c’est ça le jeu politique togolais. Ça fait réfléchir. Vous vous imaginez qu’à l’époque, avant le 20 décembre, avec l’encouragement de la CEDEAO, et tous ceux qui voulaient nous aider à aller à ces élections, on avait la possibilité d’avoir au moins 7 membres de notre coalition au sein de la Ceni. Mais nous avons trouvé  moyen de boycotter notre existence à la Ceni, qui a conduit au boycott du recensement et des élections de  2018, pour nous retrouver dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui où la coalition est tombée en lambeaux, elle a éclaté, elle n’existe plus. Mais ce qui fait aujourd’hui l’unanimité, des treize sur les quatorze partis qui ont pu travailler ensemble pour le boycott, c’est leur appel unanime pour aller aux locales dans des conditions moins généreuses que celles qu’on aurait pu avoir avant décembre 2018.

Pourquoi parlez-vous de conditions moins généreuses?

 Écoutez, quelle garantie nous avons par rapport à la Ceni? La Ceni qui existait à l’époque  des quatorze partis qui pouvaient avoir sept membres à la Ceni, il n’y a que deux aujourd’hui, le CAR et ADI qui sont extra-parlementaires et qui ne sont même pas regroupés. Chacun va pour son compte. , c’est bien là  des conditions moins généreuses que celles qu’on aurait pu obtenir avant le 20 décembre. Donc ça c’est le ridicule, malheureusement, en politique, le ridicule ne tue pas. L’essentiel de la question est de savoir et connaître les vraies raisons du boycott. Ne me posez pas la question des raisons du boycott parce que je ne les connais pas.  À l’époque déjà j’avais appelé les Togolais à aller se recenser. Donc si c’était plus pour des conditions de transparence je ne vois pas ce que chercherait l’ensemble de mes amis dans ces élections.

La C14 doit regretter aujourd’hui de ne vous avoir pas écouté?

 Oui, parce que si c’était pour des raisons de transparence, les raisons qui les ont poussés au boycott comparées à notre situation  d’après  Décembre 2018,  eux seuls connaissent les raisons que j’ignore.

Me Tchassona, qu’est-ce qui explique que vous n’ayez pas été écouté à l’époque?

 Vous savez, de toutes les façons, que je sois écouté ou pas, moi j’ai fait le choix de ne jamais mentir à mon peuple.  Parce que ce peuple a trop enduré. Je mesurais la conséquence. Je vous l’ai dit, Ambroise, vous étiez avec moi ce jour-là où je faisais ma communication. Même certains de mes  collaborateurs dans ce bureau n’étaient pas d’accord avec moi pour lancer cet appel parce qu’on allait prendre des coups. Mais j’ai dit que s’il fallait prendre des coups je les prendrai mais je dirai la vérité à mon peuple. Et les coups n’ont pas raté. Des menaces d’exclusion, des menaces de mort et insultes n’ont pas tardé. Sanctions qui ne sont jamais arrivées, d’ailleurs même elles ne devraient pas arrivées parce qu’elles n’ont jamais existé.   Apprenons à respecter notre peuple. Disons-lui la vérité même si elle est cruelle.

Alors en ligne de mire de tout cela, les élections législatives, les élections locales, il y a la présidentielle de 2020. Est-ce que le terrain n’a pas déjà été préparé par l’opposition elle-même pour échouer en 2020?

 Non, tout est encore permis. Je dis encore une fois que celui qui a les clés de demain c’est le peuple togolais et Dieu. Il suffit que nous sachions aujourd’hui revenir à la norme, à la bonne norme, dire la vérité à ce peuple, le conduire…

C’est quoi dire la vérité à ce peuple?

 On a menti à ce peuple, on lui a dit qu’on va empêcher les élections, est-ce qu’on a pu le faire? Le peuple a cru en nous. On a transformé ce peuple en bébé auquel on dit ‘on va amener la lune’ alors qu’on ne peut même pas soulever la poussière.

Quand vous parlez de “On”, vous parlez de qui?

 Je parle de l’opposition, de mes amis, nous avons péché par manque de réalisme et de vision. Donc, il faut dire la vérité à ce peuple,  le mobiliser, lui donner les moyens. Les seuls moyens que l’opposition est en droit de donner au peuple c’est ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui en demandant au peuple à l’unanimité, d’aller se faire recenser. Ça c’est le premier moyen. Le deuxième moyen c’est de leur dire quels que soient les cris de sirène, quel que soit ce que vous entendrez, mobilisez-vous massivement à aller voter et la troisième chose, après le vote, ne rentrez pas chez vous, organisez-vous pour défendre votre vote.

Alors Maître Tchassona on sait que, pour qui vous connaît, depuis le début de la crise, vous avez été cohérent dans vos analyses politiques et vous avez souvent insisté sur le plafond de verre. Vous dites que si les Togolais peuvent massivement aller se faire enrôler pour aller aux élections, il n’y a pas de moyen que l’adversaire UNIR puisse passer devant vous. Aujourd’hui, quels sont les moyens dont vous disposez vous en tant que Me Tchassona et votre parti le MCD pour que finalement, une fois au moins, vous soyez écouté?

Le seul moyen c’est vous les médias. Combien de médias relaient mes interviews. On dirait que beaucoup de journalistes font de la rétention d’information. Ils font le tri. C’est ça qui fait mal. Quand le journaliste fait plus que le politique. Le journaliste c’est un homme qui n’a pas de coloration. Il peut avoir une ligne éditoriale qui conduit son journal. Mais quand il se conduit comme un homme politique, il y a problème. Sinon, ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui est essentiel. Expliquer à ce peuple que c’est lui seul qui détient la clé de demain. Le régime peut être surpris. Regardez ce qui se passe aujourd’hui en Turquie. Erdogan, qui a été maire de la ville d’Istanbul, qui a tout fait pour modifier les lois de la Turquie à son seul profit; qui a muselé la presse, mais a perdu Istanbul alors qu’il est sensé gagner. Même si on reprend les élections il sera encore battu parce que le peuple est mobilisé pour lui barrer la route. Donc c’est des signes.

Donc vous croyez à l’alternance que par les urnes, ce n’est pas la première fois que vous le dites. Et vos amis de l’opposition, qui ont fait pendant longtemps croire au peuple que par la rue l’alternance est possible?

 La rue n’est qu’un moyen légal et constitutionnel pour exprimer un point de vue politique, réclamer et faire la pression. Mais ce n’est pas une fin en soi. Quand on veut utiliser la rue comme la seule arme politique, on a tout faux. Je suis d’accord que la rue est indispensable pour mobiliser le peuple mais ça ne suffit pas. Il faut avoir un plan stratégique.

Comment dois-je pouvoir obtenir ce que je veux, ou si je n’ai pas tout ce que je veux, l’essentiel de ce que je veux. Mais c’est ce qui a manqué. On a cru que par la rue seule on peut faire tomber le régime.

Je n’ai pas vu dans un seul pays dans les quelques livres d’histoires que j’ai lus, mais de mémoire d’homme, je n’ai pas vu un seul pays où les partis politiques ont  mené une révolution et l’ont vu aboutir.

Cette unicité de candidature de l’opposition, parce que souvent les gens disent que c’est parce que l’opposition va aux élections en rang dispersé qu’elle les perd. Est-ce que dans la perspective de 2020 il y a la possibilité ou l’éventualité que vous y alliez en rang soudé ?

Voilà encore des mirages qu’on veut servir au peuple. Il ne faut pas se tromper. Il peut avoir des alliances qui peuvent se constituer sur des bases idéologiques, et sur les bases des programmes d’action ou de projets de société. Parlant d’une unicité avec des partis aussi diverses sur le plan idéologique, faut-il encore que des idéologies existent au sein des partis politiques, parce que trop peu en ont.

Donc, qu’il y ait des programmes bien lisibles et  sur notre pays, il faut les connaître, les analyser, pour voir s’ils sont compatibles, si on peut les mettre de bout en bout pour faire sortir quelque chose de commun. Malheureusement, tant qu’on n’arrivera pas à ça, c’est un marché de dupes.

Ça fait la deuxième fois que ce scénario humiliant arrive. Nos compatriotes de la diaspora s’en prennent à des délégations venant du Togo, qui leur rendent visite soit pour leur expliquer leur programme politique, Soit pour autres choses. Je veux parler de la délégation conduite par Germain Méba, le Directeur de la chambre de commerce, enfariné à Paris le weekend passé; comment vous réagissez à cela? Un peu comme l’histoire d’œufs pourris sur Gerry Taama.

Vous comprendrez que nous condamnons ce type d’attitude et de comportement qui peut venir de la part de nos compatriotes fussent-ils de la diaspora, la violence n’est pas du tout une solution pour nos problèmes. Quelle que soit sa forme d’expression. Vous savez, en matière de violences celui qui en a la meilleure des maîtrises c’est celui que nous combattons parce que lui, a les moyens de l’État. Mais nous, quel type de violence nous pouvons leur opposer? Donc, inutile d’essayer. Mais au-delà de la condamnation de ce qui s’est passé sur la délégation qui était à Paris par rapport au PND, je reviens encore sur ce que j’ai dit sur le PND. Quand vous analysez bien la composition de la délégation, ça pose problème. Que la chambre de commerce aille vendre le PND, on comprend. Mais que cherche le représentant de l’ambassadeur du Togo à ce niveau ?  Il n’a pas besoin d’être là pour que la chambre de commerce explique à ses interlocuteurs la pertinence du projet. Que cherche le représentant UNIR dans la délégation? Est-ce que c’est un projet Unir ou c’est un programme du gouvernement? Donc là également il faut que le gouvernement redresse la barre.

Nous avons tous besoin de connaître, de nous approprier le PND et de l’intégrer à nos   projets communs de société pour pouvoir dessiner le Togo de demain. Mais quand on en fait une propriété privée, et qu’on veut nous vendre notre propre chose, il y a problème comme je le dis. Donc il est temps que le gouvernement redresse la barre. C’est vrai que c’est un bon programme  avec les limites qu’on lui connaît. Un projet ne peut pas être totalement parfait. Il reste un projet. A tout le moins, si c’est un programme du gouvernement  qu’il devienne le  programme de tous les Togolais et non du parti au pouvoir.
Pour finir, je pense qu’on doit revenir sur ce qu’on a déjà fait il y a sept mois, c’est-à-dire appeler l’ensemble de nos concitoyens cette fois-ci que nous parlons tous à l’unisson, à ne pas rater les trois jours de recensement, de sortir nombreux à aller se faire recenser et à se préparer activement à aller à ces élections.

Trois jours c’est suffisant?

Écoutez, c’est déjà quelque chose. On ne s’attendait même pas à les avoir. Mais on les a eus, c’est tant mieux. Il faut profiter au maximum pour enrôler le maximum de nos compatriotes qui ont raté le coche  il y a sept mois. C’est tout le souhait que je peux faire.

Propos recueillis et transcris par Coco AKPAKA 

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