Le complexe de l’adoration des divinités noires

juillet 8, 2021 :

Cette semaine, je voudrais aborder un sujet très sensible qu’est celui de la religion. Il n’existe pas aujourd’hui de définition qui convienne à tout ce que l’usage permet d’appeler religion. La religion peut être comprise comme une manière de vivre…Load more

Cette semaine, je voudrais aborder un sujet très sensible qu’est celui de la religion. Il n’existe pas aujourd’hui de définition qui convienne à tout ce que l’usage permet d’appeler religion. La religion peut être comprise comme une manière de vivre et une recherche de réponses aux questions les plus profondes de l’humanité, en ce sens elle se rapporte à la philosophie. Mais elle peut aussi être vue comme ce qu’il y a de plus contraire à la raison et jugée synonyme de superstition. Elle peut être personnelle ou communautaire, privée ou publique, liée à la politique ou vouloir s’en affranchir. Elle peut aussi se reconnaître dans la définition et la pratique d’un culte, d’un enseignement, d’exercices spirituels et de comportements en société. Reste à savoir ce que nous voulons forcément en Afrique à force de croire que la nouvelle formule pour se positionner dans la géopolitique mondiale, c’est se convertir à une religion tombée en désuétude. Surtout à un moment où le monde parle de guichet unique, pourquoi quitter une spiritualité à guichet unique pour une autre à guichets multiples ? Rassurez-vous, je ne compte pas vous convertir à ma religion ni vous recommander une religion.

Depuis un certain temps, nous assistons à l’émergence d’une nouvelle élite qui se réclame d’une religion ancestrale polythéiste qu’il faudra désormais privilégier face aux religions monothéistes présumées être celles des ancêtres des Juifs et des Arabes pour ne citer que tout cela. Sur le marché de la course aux croyants, je reste convaincu qu’il faut plus que des attaques et des allégations d’aliénations. Ce complexe est de plus en plus présent dans le débat public où cette fois-ci on nous propose des ancêtres noirs égyptiens polythéistes : les kemites ou kamites. Avant toute chose, il faut savoir que ces mots Kamite, Kemite, Kemitisme, etc. sont des créations formées à partir du terme Kam ou Kem, terme signifiant « noir » en langue africaine ancienne de la période pharaonique. C’est un terme que nos ancêtres utilisaient pour se désigner eux-mêmes en ce qui concerne leurs différences physiques (couleur noire de la peau) par rapport aux autres peuples qu’ils ont connus dans l’antiquité. En portant le nom de Kamite, un Noir veut montrer qu’il a pour idéal de ressembler à ses ancêtres qui n’étaient pas des racistes, mais qui respectaient tous les peuples. C’est pourquoi ils n’ont pas rejeté les ancêtres des autres peuples mais ont accueilli les ancêtres de nombreux peuples sur leur sol et ont essayé de vivre en harmonie avec eux… C’est pourquoi un Kamite ne doit pas être un raciste, ou détester tel ou tel peuple, mais doit plutôt chercher à se faire respecter par les autres peuples et respecter les autres peuples. Le kémitisme ou khémitisme est un ensemble de croyances et de pratiques qui trouvent leurs origines actuelles aux États-Unis dans les années 1970 et qui s’inspirent librement de la religion de l’Égypte antique. Ce mot, un néologisme, est construit sur la racine « kemet » qui signifie « terre noire » en égyptien, la terre fertile en allusion au limon noir déposé par les crues du Nil. Rejetant cette étymologie, Cheikh Anta Diop affirme que kemet se traduit par « pays des Noirs », idée reprise par les promoteurs de l’afrocentrisme. Par dérivation, le terme kémitisme désigne des groupes ou des mouvements cherchant à restaurer les religions polythéistes ou monothéistes (comme le culte d’Aton) des anciens Égyptiens. Ce courant participe du reconstructionnisme, la recréation et la pratique contemporaine de religions anciennes monothéistes, en s’appuyant sur des informations historiques. Le kémitisme panafricain cherche à faire connaître et renaître la philosophie des anciens Égyptiens ou kemites, en tant qu’héritage culturel de l’Afrique. C’est une tendance identitaire panafricaine, une forme de réappropriation et revendication de ses origines, un retour aux sources.

Toutes les religions africaines traditionnelles gardent le modèle d’origine, une base commune surtout centrée sur le culte des ancêtres, la croyance en la réincarnation, l‘aspect initiatique et ceci chez la majorité des peuples ou ethnies en Afrique subsaharienne, la place particulière que tient la femme. Le prosélytisme n’est pas répandu parmi les peuples négro-africains, car la religion africaine est partout semblable, seuls les noms donnés aux éléments religieux changent selon les peuples. De plus en Afrique, religion et tradition se confondent, ne font qu’un. Les religions africaines se caractérisent par la croyance en une force vitale cosmique, Dieu, qui émane à la fois des esprits de la Nature, des ancêtres, des chefs de tribu et des prêtres initiés à l’aspect ésotérique : l’esprit est la force, la vie qui se trouve en toute chose. Le bien, c’est tout ce qui favorise, augmente la force vitale ; le mal c’est tout ce qui la contrarie, la diminue. Ce que reprenait Birago Diop selon qui « ceux qui sont morts ne sont pas morts… les morts ne sont pas sous la terre. Ils sont dans l’ombre qui frémit. Ils sont dans l’eau qui coule. Ils sont dans l’eau qui dort. Ils sont dans la case, ils sont dans la foule. Les morts ne sont pas morts ». Les éléments de la religion traditionnelle africaine qui retiennent particulièrement notre attention sont : l’unité de vie et de participation ; la croyance à l’accroissement, la décroissance et l’interaction des êtres ; le symbole ; une éthique découlant de l’impératif de l’épanouissement de la vie.

Ces points se recoupent de façon générale avec des valeurs prônées par les religions monothéistes. Le christianisme professe – comme le judaïsme et l’islam – la foi en un Dieu unique, qui s’est révélé pour la première fois à Abraham, le patriarche commun des trois grands monothéismes. Selon Kofi Folikpo, « les Prières, Invocations, Intercessions et Supplications sont habituellement adressées dans l’aire culturelle Gbè aux Tɔgbuiwo et aux Mamawo qui sont des Entités spirituelles chargées de les transmettre au Mawugã, le Dieu Créateur omnipotent et omniscient très élevé avec lequel les Humains qui sont naturellement trop impurs ne peuvent jamais communiquer directement sans passer par des Intermédiaires que sont ces Entités spirituelles. Les mêmes Termes sont utilisés à titre de Révérence pour s’adresser aux Dignitaires religieux et mystiques ainsi qu’aux Personnalités politiques. Mais étymologiquement, les deux Termes dénotent l’Ascendance paternelle (pour Tɔgbuiwo) et maternelle (pour Mamawo), avec le Suffixe wo exprimant le Pluriel. C’est dire que ces deux Termes renvoient sémantiquement à la fois à un Lien généalogique évident ou supposé, mais aussi à un Degré d’Elévation spirituelle, mystique ou sociale qui confère certaines Responsabilités notables vis-à-vis de l’Harmonie nécessaire dans la Création Divine et vis-à-vis de l’Harmonie nécessaire au niveau de la Communauté sociale des Vivants ». S’il faut suivre l’argumentaire de l’ancienneté, cette conception de base s’est fait damer le pion par les religions d’autres peuples si nous restons dans la logique Kemite. Que proposent en réalité ces autres religions ?

L’islam est une religion abrahamique articulée autour du Coran, que le dogme islamique considère comme le recueil de la parole de Dieu révélée à Mohamed (S.A.W), considéré par les adhérents de l’islam comme le dernier prophète de Dieu. L’islam a pour fondement et enseignement principal le tawhid (monothéisme, unicité), c’est-à-dire qu’il revendique le monothéisme le plus épuré où le culte est voué exclusivement à Dieu. La foi musulmane se caractérise comme suit :« Ô vous qui croyez ! Croyez en Dieu, en son Envoyé, à l’Écriture qu’il a communiquée d’en haut à son Envoyé, à l’Écriture qu’il avait communiquée auparavant d’en haut ! Quiconque ne croit pas en Dieu, en ses anges, ses Écritures, ses envoyés et au dernier Jour est dans un égarement infini ».

Le judaïsme professe le monothéisme, croyance en un Dieu unique et transcendant, qu’exprime la prière récitée plusieurs fois par jour comme profession de foi, Shema Israël (premiers mots hébreux de la prière). Le Judaïsme n’est pas une religion mais un état, une confession. On naît juif si l’on est de mère juive (c’est la confession de la mère qui est déterminante). Le fait d’être juif est indépendant de toute pratique religieuse. On ne peut devenir juif que très difficilement en prouvant son désir profond de vivre une vie juive.

L’hindouisme n’a ni de dogmes ni de prophètes. Dans l’hindouisme, on croit au Brahman, qui est un « principe divin » en 3 : Brahma le créateur, Vishnu le Protecteur, et Shiva le destructeur. Brahman est en quelque sorte la réalité suprême. Mais associées à lui, il y a des milliers de petites divinités qui sont elles aussi reconnues. Ce qui est particulier dans la notion de dieu de l’hindouisme, c’est que le Brahman est plus un concept philosophique qu’un principe actif. On médite dessus mais on ne l’adore pas. Il n’existe pas d’être « Dieu », en tant que personne ou volonté, mais le principe divin vit et se meut en tout. L’univers est divin. Le Brahman se trouve dans un sourire, dans une fourmi, dans un ruisseau.

Communément perçu comme une religion sans dieu, le bouddhisme est, selon les points de vue traditionnels, une philosophie, une spiritualité ou une religion apparue en Inde au Vème siècle avant J-C. Le bouddhisme présente un ensemble ramifié de pratiques méditatives, de pratiques éthiques, de théories psychologiques, philosophiques, cosmogoniques et cosmologiques, abordées dans la perspective de la bodhi « l’éveil ». A l’instar du jaïnisme, le bouddhisme est à l’origine une tradition shramana, et non brahmanique (comme l’est l’hindouisme).

Le christianisme est une religion abrahamique, originaire du Proche-Orient, fondée sur l’enseignement, la personne et la vie de Jésus de Nazareth, tels qu’interprétés à partir du Nouveau Testament. Il s’agit d’une religion du salut considérant Jésus-Christ comme le Messie annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament. La foi en la résurrection de Jésus est au cœur du christianisme car elle signifie le début d’un espoir d’éternité libérée du mal. Tous les catholiques sont chrétiens, mais tous les chrétiens ne sont pas catholiques. Tous les chrétiens croient en la divinité de Jésus et son message par le salut par la foi. Cependant, les chrétiens sont divisés selon leur théologie et leur mode d’organisation.

Tout compte fait chaque religion a ses fondements et Freud leur concède tous une seule et même interprétation. Pour lui, le dogme instaure chez les croyants l’interdit du doute et, plus largement, fait reposer l’expérience religieuse sur un interdit de penser tout ce qui pourrait remettre en cause la conviction partagée par le groupe. Ainsi la foi devient-elle un empêchement à la pensée libre, personnelle et critique, et maintient les individus dans les illusions infantiles qui satisfont leurs besoins névrotiques. Dans la même suite, pour Karl Marx, la religion est un narcotique administré au peuple par les puissants pour qu’il supporte sa misère. Selon lui, la critique de la religion n’est qu’un premier pas sur le chemin de l’émancipation humaine : la critique politique, c’est-à-dire la critique du droit, de l’État et de la société, doit prendre le relais pour expliquer la genèse de l’illusion religieuse. Si l’homme a besoin de religion, ce n’est pas qu’il se sente limité et imparfait, c’est qu’il est misérable. Et une telle misère n’est pas d’abord théologique ni même psychologique, mais réelle, matérielle, ancrée dans un état social et économique caractérisé par l’existence historique de rapports politiques de domination, de rapports sociaux d’inégalité et de rapports économiques d’exploitation. Et c’est là que je ne comprends pas ce réveil africain qui veut forcément passer par l’appropriation d’une religion propre à l’Africain.

J’aurais préféré voir un discours panafricaniste appelant à la suppression de la religion dans la vie publique. Malheureusement les Kamites optent plutôt pour la substitution de la religion tout en conservant la réalité qu’elle est censée aider à rendre supportable. Comme quoi nous sommes critiqués de nous accommoder d’une religion unitaire au lieu d’embrasser des religions multiples. C’est se vouer à une critique superficielle et inconséquente dans la mesure où cela occasionne la multiplication de la consommation de l’opium. Il ne suffit pas d’ôter à la chaîne de la servitude politique les ornements religieux qui la dissimulent, il faut la briser pour de bon, ce pourquoi la critique de la forme sacrée de l’aliénation humaine doit se prolonger en une critique de ses formes profanes. A moins qu’on soit juste à la recherche d’un opium propre. C’est d’autant plus inquiétant quand on remarque dans nos pays des récupérations religieuses pour des objectifs politiques. Selon Marx, « le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, la religion ne fait pas l’homme. La religion est en réalité la conscience de soi et le sentiment de soi de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est de nouveau perdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, accroupi hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience inversée du monde, parce qu’ils sont un monde inversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement universel de sa consolation et de sa justification. C’est la réalisation imaginaire de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par cette médiation la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel ». Si nous sommes déjà perdus dans la religion, de grâce ne venez pas nous pousser à nous perdre de façons multiples.

A défaut d’une réalité potable, que chacun s’accroche à la religion qui peut l’aider à atteindre son objectif. La liberté de religion inclut la liberté de croyance, la liberté de culte, la liberté de ne pas avoir de religion, le libre exercice de sa religion. Elle suppose que chacun puisse exprimer, pratiquer, abandonner sa religion ou ne pas avoir de religion.

Évitons une situation où le choix religieux, d’ordre privé, serve de bouc émissaire à l’échec de nos dirigeants. Chacun a appris sa façon d’identifier Dieu et de l’adorer. Nous apprécierons tous nos choix au retour final. Focalisons-nous sur l’essentiel au lieu de savoir l’ancêtre de qui l’autre adore.

L’Expression n°10 du 8 juillet 2021

 

 

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