La nième preuve de l’instrumentalisation et de l’infantilisation de la justice togolaise

L’affaire a fait grand bruit, celle mettant en jeu le trio de personnages, l’International Adebayor Sheyi, l’humouriste Gogoligo et le chantre autoproclamé Papson Moutité, cité il y a quelques mois dans un scandale de viol de filles de l’ONG CHAN MOU. Mais au final, elle n’aura fait que confirmer l’instrumentalisation outrancière, voire l’infantilisation de la justice togolaise, et pour cause. Au centre de l’intrigue, une accusation de trucage de compteur de la CEET portée à l’encontre d’Adebayor Sheyi par le duo d’acteurs, disons plutôt d’artistes, qui a mal tourné et qui a atterri au bureau du Procureur de la République, Blaise Essolizam Poyodi.

D’après les informations, Gogoligo en froid avec Papson Moutité et devenu spécialiste des « directs » ou des live facebook aussi controversés les uns que les autres, a accusé l’icône du football togolais d’avoir truqué son compteur. Une accusation relayée par le très controversé « chantre » Moutité.

Et comme c’est de coutume lorsqu’une affaire est téléguidée ou tout au moins lorsque tout démontre que l’appareil judiciaire se plie en quatre pour satisfaire quelqu’un ou défère aux desiderata de ce dernier, l’affaire a évolué comme sur des chapeaux de roue. Et les deux accusateurs, qui, soit dit en passant, se réclament sinon crient à rompre les cordes vocales qu’ils sont de « La Maison » et traînent dans la boue l’autorité de l’Etat avec leurs puérilités – suivez mon regard -, ont été placés en garde-à-vue après un interrogatoire chez les officiers de police judiciaire. La suite, on la connaît. Après un week-end passé en garde-à-vue, ils seront déposés en prison, après une comparution par-devant le Procureur de la République, le lundi suivant le week-end. C’était le 22 juillet. Les griefs étaient diffamation, association de malfaiteurs et divulgation de messages privés. Mais une lettre d’Adebayor Sheyi stop net toute la procédure

Au-delà de la charge émotionnelle que l’affaire a drainée, avec en toile de fond, une certaine crise dont aurait été victime Gogoligo (difficile de savoir s’il jouait de la comédie comme il sait si bien le faire ou non, et des tentatives de médiation en faveur des deux artistes envoyés au gnouf, une simple lettre de demande de mise en liberté, émanant fût-elle du plaignant Adébayor, pouvait-elle fonder une remise en liberté des deux protagonistes logés finalement à la même enseigne ?

Infantilisation outrancière de la justice togolaise

Si l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire ou sa caporalisation est de notoriété publique, Faure Gnassingbé et ses collabos s’en servant à loisir pour régler des comptes à leurs adversaires ou à leurs collaborateurs tombés en disgrâce, l’infantilisation dont elle a été l’objet dans ce dossier laisse pantois les quelques rares citoyens qui continuaient, jusque-là d’avoir confiance en elle.

« Après moult réflexions personnelles et avec mon entourage, j’ai décidé de demander la libération de Gogoligo et Chantre Moutite, qui sont malgré tout, mes frères ». Et de préciser : « Je suis conscient que plusieurs d’entre vous seront déçus, eu égard aux comportements de Gogoligo et Papson envers de paisibles citoyens depuis des mois mais je vous demande, comme je l’ai fait, de leur pardonner. Cependant, je demande à la justice de poursuivre son travail pour que toute la lumière soit faite dans cette affaire », a ajouté le plaignant qui reconnaissait par la même occasion : « J’ai aussi connu quelques moments d’écarts sur les médias sociaux, mais j’ai toujours essayé de ne pas trop m’écarter du respect de la vie humaine et de l’intimité des autres. Ce sont d’excellents outils mais ils peuvent détruire aussi. Utilisons-les à bon escient », a-t-il conseillé.

La justice étant une institution, de surcroît, le 3ème pouvoir institutionnalisé, devrait-elle au mépris de ses lois et procédures, se fonder sur cette lettre « hors toute procédure » pour mettre un terme à la détention préventive de Gogoligo et son vrai-faux compagnon de route ?

S’il est vrai que le plaignant peut retirer sa plainte, ce que n’a même pas fait Adebayor Sheyi, cette action ne met pas en principe un terme à la procédure. Encore moins, elle ne détermine pas le sort des personnes détenues dans le cadre de l’instruction de l’affaire, confie un juriste. La procédure étant menée dans l’intérêt de la société et non dans celle du plaignant, le retrait de la plainte n’a pas d’incidence sur l’issue de l’affaire ni le maintien ou non en détention des prévenus.

En outre, « une libération provisoire pour raison médicale s’appuie avant tout sur une expertise médicale, et non sur les desideratas du plaignant. C’est sur la base de cette expertise médicale que le procureur peut demander une libération provisoire pour raison médicale. Papson avait déjà bénéficié de cette mesure. Mais le courrier de Adebayor est trop léger pour être pris au sérieux. Cela ressemble plus à une mise en scène pour donner aux fans l’impression d’avoir fait quelque chose, tout en en connaissant son inanité. Pour finir, moi même je serai choqué si une libération intervenait suite à un tel courrier. L’appareil judiciaire a autre chose à faire que de se livrer à ces amusements. Il y a des milliers de dossiers en attente de jugement dans nos tribunaux. Le procureur et tous les auxiliaires de la justice ont mieux à faire que de rentrer dans le mouvement de téléréalité à laquelle on assiste actuellement. Si Adebayor voulait retirer sa plainte, il avait tout le loisir à le faire pendant la garde à vue ». C’était l’opinion motivée de Gerry Taama, député et fondateur du parti Nouvel Engagement Togolais (NET), qui revendique un Master en Droit alors qu’il était en formation militaire à Saint-Cyr.

Ce que redoutait le député s’est pourtant produit. Après le fameux courrier d’Emmanuel Adebayor Sheyi adressé à Blaise Poyodi, les deux prévenus ont été remis en liberté.

Ne nous y trompons donc pas. A y regarder de plus près, toute cette affaire révèle que non seulement elle est manipulable à merci par les politiques, la justice togolaise peut se rabaisser et se laisser infantiliser par quiconque détient le pouvoir de l’influencer. Et le Procureur de la République est disposé à jouer le jeu, raille un citoyen togolais, très déçu. Vivement le prochain épisode.

Giovanni KOFFI

 

 

 

Drôle de justice !

Une autre fin du film aurait été surprenante tant les comédiens recrutés au terme du casting annoncé à coups de matraquage médiatique au point d’empêcher les poissons de dormir sur leurs deux oreilles ont assuré jusqu’au bout. Une prestation d’une laideur indescriptible. C’est un euphémisme. Encore ! Le numéro de « Dis moi qui se plaint, et je te dirai qui décide », n’a pas pris une seule ride. Le ventre empiffré de richesses aux origines douteuses, ces comédiens piteux ont cru bon nous asséner des coups de pieds dans le ventre, dans une hilarité aux antipodes de la galère qui nous flagelle.

Le haro de la meute sur les tenants castrés d’une justice unijambiste, unidirectionnelle incapable de clignoter dans tous les sens, n’a pas suffi à composter de nouveaux sédiments susceptibles d’engranger des points. Tristement convaincus que faire l’âne assure en permanence le foin, les dignitaires offrent, sans honte, aux non initiés, aux groins fouineurs, las de tourner les pouces, les neurones en berne comme seul atout, les clés du couvent sacré de la justice.

Que de sacrilèges en pente ! Il y a de ces corporations qu’on ne déculotte pas à coup de missive ou qu’on botte en touche même avec les dernières godasses. Ici, le maillet a perdu de sa superbe. Il est tenu en joue par des quolibets sans timbre, sans frais d’expédition, accueilli précipitamment par un propriétaire en manque de SDF.

Ce feuilleton « Le capitaine, le chantre et l’homme de la maison » aura balafré encore sérieusement le visage de notre justice, habituée à bander fort devant des sujets sans enjeux, à jouer les eunuques quand il ne le faut, faisant souvent le choix délibéré de s’euthanasier entre copains.

C’est dégueulasse, vous êtes bien pour le tartare. J’en ai un haut-le-cœur !

Ambroise DAGNON

 

Éditorial: « On est de la maison! » 

« On est de la maison », ou comment des plaisantins dressent un rapport accablant de la situation du Togo plus que n’importe quelle ONG des droits de l’homme.

Depuis des semaines, dans des directs Facebook, des individus en temps normal, dont le rôle devrait se limiter à se couvrir le visage de farine – attention la farine de maïs est devenue très chère-, ou à ronchonner un cocktail de mots sans queue ni tête, ont choisi non plus de jouer à l’âne (il transporte les livres mais ne sera jamais savant), mais de nous peindre la situation réelle du Togo en matière d’État de droit, de droits de l’homme et de démocratie.

Dans leur refrain tourné sur leur langue velue, reviennent sans cesse, des attelages de mots et de phrases dont la désinvolture revendiquée lui dispute la proximité vantée avec une institution hautement sacrée mais désincarnée.

Voici un petit florilège des phrases ou de syntagmes utilisés : « on est de la maison », « le haut lieu ».

A première vue, on aurait cru à un conseil des ministres d’un gouvernement d’égout, tant le nom du chef de l’Etat est cité avec une frénésie quasi-déroutante. Ensuite, le tutoiement du chef de l’Etat Faure Essozimna Gnassingbé – premier magistrat du Togo – donne l’impression que ces individus appartiendraient à une coopérative dans laquelle ils élèvent des cochons ensemble. Enfin, dans un pays toujours en coupes réglées où on ne s’amuse pas avec un certain nombre de personnes, ces individus allègrement, défient Directeur général de la police, de la gendarmerie, Mme le Premier Ministre, des DG très craints des deux sexes, Procureurs etc, qu’on encourage les internautes à tagger.

Dans leur zèle et faisant preuve d’un manque d’intelligence criard, nos amis se sont adonnés à des déclarations et aveux aussi croustillants les uns que les autres qui ont plus valeur qu’un rapport à charge d’une ONG de défense des droits de l’homme.

Pendant que d’aucuns ont démontré qu’ils ont des parrains, ont des entrées directes chez le chef de l’Etat et à un certain nombre de chefs d’institutions, par lesquels ils peuvent passer pour par exemple collecter des données personnelles sans passer par les autorités judiciaires, d’autres ont bombé le torse, comme Dieu, décidant du jour et de l’heure, où sera scellé le sort de leurs protagonistes.

Grâce à eux, on découvre qu’on peut être un individu sans aucun statut particulier au Togo, et collecter des informations personnelles à TogoCom, donner des ordres d’arrestation et de libération, donner des instructions aux Officiers de Police Judiciaire (OPJ), au parquet, et aux grands officiers, continuer de plastronner et de narguer les gens même quand un processus judiciaire est en cours. Tout cela, au nom de la proximité supposée ou réelle avec le Chef de l’Etat.

Diantre ! Malgré la toute-puissance des Barry Moussa Barqué et leur accès au Chef de l’Etat, on n’a jamais assisté de mémoire d’hommes, à un degré aussi vil, à pousser le nom du président de la République dans un précipice aussi abyssal de bassesse et d’excréments.

Si nous n’y prenons garde, des individus dignes des cartels de drogue mexicains pourraient aussi, quelque jour, pourquoi pas ! débarquer dans nos murs et nous raconter comment ils fument des joints ensemble avec notre président, et comment ils font des choses pas pour enfants après.

Dans un Etat de droit, de droits de l’homme et de démocratie, associer le nom du chef de l’Etat à ces égaiements de bas prix, avouer que des individus sans aucune fonction officielle sont plus puissants que les institutions sécuritaires et judiciaires, on devrait ouvrir une enquête. Bon Dieu de bon sang !

L’Expression n°10 du 8 juillet 2021