La grève des enseignants et la formule du bâton impitoyable de Kokoroko

La semaine écoulée a été marquée dans le secteur de l’enseignement par une grève de 48 heures à l’initiative de la FESEN (Fédération des syndicats de l’enseignement). Avant même que la grève aille à son terme, le ministre de tutelle, Prof. Kokoroko, a fait parler le bâton. Il a démis de leurs fonctions de directeur d’écoles près de 1400 fonctionnaires du secteur. Cette décision ministérielle a du mérite à un double point de vue : d’une part, elle rappelle violemment aux uns et aux autres la profondeur de la crise qui couve dans le secteur du fait de la répression aveugle de l’initiative de création d’une nouvelle fédération de syndicats l’année dernière et, de l’autre, de porter devant les feux de la rampe les grosses difficultés inhérentes à la gestion des écoles publiques depuis la décision de la gratuité au primaire puis cette année aux deux autres cycles. L’implication de ces directeurs ans le mouvement de grève n’est ainsi que l’arbre qui tentait de cacher une forêt bien épaisse.

C’est un pari perdu d’avance. On a beau étouffer l’air ou l’eau dans un bocal, il/elle finit toujours par se frayer du chemin. Quand cela arrive, l’effet est violent. En réalité, il est très facile de comprendre l’implication des 1400 directeurs d’école publique dans la grève initiée par la FESEN. Selon toute vraisemblance en dehors de l’envie de bénéficier d’une rallonge financière en ce qui concerne les salaires, ces fonctionnaires de l’enseignement public ont juste saisi au bond la balle lancée par la FESEN. Sans doute attendaient-ils l’occasion pour laisser libre cours à leurs frustrations et à leur mécontentement de sorte que la grève est tombée comme carême en mars. Ils n’ont pas hésité à saisir l’occasion pour envoyer le message à l’employeur.

Au vrai, les écoles primaires spécifiquement depuis quelques années, les collèges et lycées cette année, sont devenus un goulot d’étranglement pour ceux qui sont commis à la tâche de les diriger. On a vu des enseignants de lycée cette année se partager une boîte de craie blanche entre deux ou trois collègues, selon le nombre d’enseignants que comporte l’unité pédagogique ; selon nos informations, ces enseignants ont pu obtenir d’autres boîtes de craie après coup, mais le premier scénario est anecdotique. Il nous revient en outre que la situation est aléatoire dans certaines régions où il est mis un embargo sur la perception des cotisations parallèles. Que dire des bruits selon lesquels l’évaluation continue (devoirs) est mise sous hypothèque dans certains collèges et lycées du fait de l’absence de moyens financiers pour les organiser ?

En un mot, sur le terrain, les directeurs d’établissements scolaires publics vivent des moments difficiles. C’est la croix et la bannière et cela est davantage plus difficile au primaire. Ici, depuis la gratuité, ce n’est plus une sinécure que d’être directeur d’école ; « c’est devenu un cadeau empoisonné mais on l’assume avec conscience et patriotisme », a indiqué une source. Selon nos informations, c’est une modique somme de 90 mille F CFA qui est envoyée dans certaines écoles pour couvrir les dépenses de fonctionnement pour une année scolaire. « Vu les besoins, c’est une goutte d’eau dans l’océan pacifique. C’est cela qui explique la scène anecdotique du partage de craies sous un arbre dans une école dans le pays, des collègues en ont été sanctionnés mais c’était une source de malheurs et un goulot pour eux », raconte la source. Dans certaines écoles, nos sources rapportent que cette somme couvre à peine le trimètre 1, les directeurs et leurs adjoints sont obligés de « jongler » jusqu’à la fin de l’année. En ces temps-ci, beaucoup de collèges et lycées seront obligés de se séparer de certains de leurs personnels sous contrat local car il n’y a pas d’argent pour leur payer leur salaire de misère.

Pour tout dire, la grève des 3 et 4 novembre se justifie par des motivations plus sensibles que la nébuleuse gratification exceptionnelle. Est-ce que l’employeur a compris le message ?

Politique de l’autruche

N’en déplaise au ministre Kokoroko, il y a bel et bien une crise dans le secteur de l’enseignement et elle est grosse. On ne peut pas prétendre que prendre une décision de démission de près de 1400 directeurs d’école doit passer inaperçue ou être vue comme quelque chose d’anodin. Il faut donc dire que le ministre Kokoroko, à force de vouloir s’imposer, de se faire respecter ou de montrer que les enseignants ne seraient que des moucherons devant un lion (on sait, grâce à La Fontaine, que les moucherons font souvent du mal au lion), a apporté de l’eau au moulin des enseignants. Il a fait de leurs récriminations et frustrations une affaire d’Etat, elle est d’ailleurs déjà allée au-delà de l’Etat.

Une sagesse togolaise enseigne qu’on ne peut pas se permettre de danser avec une machette même quand on a raison. On a toutes les chances de se blesser. Si le gouvernement peut encore avoir le courage de se juger avec pertinence, il peut reconnaître que sa formule du bâton impitoyable l’a attiré vers les rivages de l’erreur et de la bourde. Quand on frappe au quotidien un enfant, il se radicalise et devient très dangereux. Le ministre Kokoroko sera inspiré de changer d’attitude vis-à-vis de la question enseignante car d’éventuelles imbrications politiques peuvent lui être fatales. C’est le Togo.

En attendant, il est utile de baisser malicieusement la garde et de regarder en face les problèmes de l’école togolaise. Les vrais problèmes attendent toujours et ils se posent en d‘autres termes que la loi rigide qui démissionne à tout bout de champ et à tour de bras. L’homme sage est celui qui sait changer les pas de danse lorsque la musique change. La politique d’autruche sera tôt ou tard périlleuse.

Ambroise DAGNON

Covid-19 au Togo: Erreur d’appréciation ou dictature vaccinale?

“Nous devons commencer à faire peur.” Ce sont les mots du Premier ministre togolais qui était devant l’Assemblée nationale il y a quelques jours pour obtenir la prorogation de l’état d’urgence décrété dans le cadre de la lutte contre la pandémie du coronavirus. Au lendemain de ce passage de la cheffe du gouvernement qui a déchaîné une avalanche de réactions au sein de l’opinion, c’est le ministre de l’Enseignement supérieur qui est venu mettre les pieds dans le plat. Dans une méprise totale des règles élémentaires de la communication gouvernementale, Pr Majesté Ihou Watéba a achevé de convaincre l’opinion publique togolaise qu’il s’agissait bien d’un “jeu vaccinal” auquel tout le monde doit adhérer, de force.

 Sur une radio de la place la semaine dernière, le professeur d’université Ihou Watéba s’est fendu d’un raisonnement juridique qui frise le ridicule. “Il est inconcevable qu’au Togo, on continue de priver certains de leur totale liberté parce que certaines personnes ne veulent pas jouer le jeu de la vaccination; et par voie de conséquence, les gens qui se sont vaccinés (sic) ou qui adhèrent aux mesures, on ne peut pas les priver de leur liberté à cause de quelques personnes qui ne respectent pas les lois”, s’est-il défendu concernant la nouvelle fermeture des lieux de culte décidée par les autorités. Des arguments qui ne peuvent convaincre que l’auteur lui-même, et pour cause.

En évoquant le respect de la liberté de ceux qui se sont fait vacciner ou qui veulent le faire, le ministre Watéba a royalement oublié le respect de la liberté de choix des personnes. Il s’agit bien là du viol flagrant de cette liberté qu’ont les individus de choisir entre se faire vacciner et non. Donc d’une atteinte grave aux droits humains.

La déontologie de l’administration d’un produit dans le corps d’un être humain ne devrait pas échapper au médecin épidémiologiste. En principe!

Au nom de cette politique basée sur la terreur, le pass sanitaire est désormais exigé dans presque tous les services administratifs. Les nouveaux bacheliers et étudiants ne peuvent pas avoir accès aux universités de Lomé et Kara sans la fameuse carte vaccinale devenue le visa pour aller dans le monde de “Sa” Majesté Watéba et sa patronne. Le comble du ridicule, c’est la traque des personnes non-vaccinées sur les routes par les forces de défense et de sécurité avec un zèle sans pareil. C’est à croire que les quantités de doses de vaccins que le pays a déjà commandées et réceptionnées étaient suffisantes pour vacciner l’ensemble de la population.

Au début du mois, le pays a reçu un lot de 325 200 doses de vaccins Sinovac dans le cadre de l’initiative Covax. Il s’agit du troisième lot de vaccins Sinovac dont a bénéficié le Togo après les 400 000 doses déjà offertes en août et avril derniers par l’État chinois. Au-delà de l’initiative Covax, le gouvernement togolais, qui met l’accent sur la vaccination d’une grande majorité de la population pour atteindre l’immunité collective et sortir de la pandémie, a eu début août, un lot de 118 000 doses du vaccin Johnson and Johnson. Première livraison sur les 4 millions de doses commandées via la plateforme de l’Union africaine (UA). En clair, le Togo est encore loin d’atteindre les doses requises pour vacciner la population cible estimée à un peu plus de 4 millions d’habitants. Dans ces conditions, imposer le pass sanitaire paraît totalement surréaliste.

Par ailleurs, en rendant la vaccination obligatoire avec effet immédiat, le gouvernement semble oublier un détail important:  il faut attendre trois mois après un test PCR positif au virus pour se faire vacciner. Dans ce cas, ce qui est raisonnable serait l’obligation de présenter soit le pass sanitaire soit le résultat d’un test PCR négatif. Et cela dans une approche pédagogique de sorte à emporter l’adhésion d’une plus grande majorité autour de la campagne vaccinale. “C’est même criminel de rendre obligatoire un vaccin qui est dans sa phase expérimentale”, s’indigne un médecin sous le couvert de l’anonymat. “Sur plus de 20 000 personnes contaminées, le Togo a enregistré 216 décès. On ne fera pas une guerre des chiffres en comparant les morts selon les causes, mais je dois quand même rappeler que le nombre de décès par an dans un seul service réanimation comme au CHU Sylvanus Olympio dépasse largement le nombre de décès de Covid-19”, poursuit-il avant d’ajouter que “les priorités pour le secteur de la santé au Togo sont ailleurs, loin de la covid-19”. Et de conclure: “Que celui qui craint de se faire contaminer se fasse vacciner, si les vaccins sont aussi efficaces qu’on veut obliger les gens à les prendre.”

Cette attitude du gouvernement togolais, qui affirme avoir dépensé 20 milliards FCFA pour acheter des vaccins, est à la limite de l’acharnement sur une population réfractaire, qu’on devrait plutôt amener à comprendre les enjeux de la crise sanitaire et l’importance de la vaccination. Il est évident qu’à ce jour, il n’y a aucune garantie de l’innocuité de ces vaccins ni aucune garantie de leur efficacité. Dans ces conditions, comment expliquer l’imposition du pass sanitaire?

Encore que même s’agissant de Janssen (vaccin Johnson & Johnson) à dose unique, des études attestant qu’il serait loin de l’efficacité (66%) que la firme éponyme même revendique dans une annonce faite en début d’année. Voire une efficacité à 85% contre les formes graves du Covid-19, notamment le variant Delta.

Après de nouvelles investigations menées en France, l’Autorité nationale de sécurité des médicaments a établi qu’une seule dose du vaccin Janssen ne suffirait pas à protéger contre le variant Delta, en se basant sur les conclusions des centres régionaux de pharmacovigilance chargés de suivre les effets secondaires du vaccin produit par le laboratoire Johnson &Johnson. Les scientifiques ont mis à jour le rôle du vaccin dans l’apparition d’effets indésirables plus ou moins graves, des thromboses, des convulsions ou des accidents vasculaires cérébraux. Des personnes vaccinées auraient d’ailleurs développé des formes graves de Covid-19.

En définitive, “la Haute autorité de santé (HAS) en France avait recommandé que les personnes vaccinées avec Janssen reçoivent une dose de rappel avec un ARNm (Pfizer ou Moderna) à partir de quatre semaines après leur vaccination”, a rapporté récemment RFI.

La communauté scientifique mondiale est donc en pleins tâtonnements et rien, mais alors absolument rien n’établit à ce jour, l’efficacité absolue d’un vaccin, fût-ce la dose unique de Johnson & Johnson.

Étrangement, au Togo, aucune communication ne semble suggérer, encore moins recommander une dose de rappel Pfizer ou Moderna, voire autre en supplément, aux personnes ayant reçu la dose unique de Janssen.

Devant autant d’incertitudes de la communauté scientifique mondiale, au propre comme au figuré, où les vérités “absolues” d’hier ou d’aujourd’hui sont enclines dans une très forte probabilité à être remises en cause demain, rendre obligatoire le pass vaccinal comme le fait le gouverner autrement de Victoire Tomégah-Dogbé, apparaît comme une grossière erreur d’appréciation si ce n’est de la dictature vaccinale.

Ambroise DAGNON

 

 

 

 

 

Togo: Perte d’un précieux outil de propagande nommé Doing Business!

L’information est tombée le 16 septembre 2021 et continue de faire l’effet d’une bombe, alors que le monde entier attendait toujours la publication de l’édition 2021 du rapport Doing Business (DB), suspendue, à cause de certaines irrégularités dans ses publications de 2018 et 2020 à élucider. Pour Lomé, c’était déjà un coup dur, Faure Gnassingbé et collabos ayant fait des rapports DB, un instrument de propagande et de branding, dans l’espoir d’attirer des investisseurs voire de décrocher des financements pour son plan national de développement (PND 2018-2022), remplacé au pied levé par la feuille de route quinquennale 2020-2025. Avec l’arrêt définitif des publications, le pouvoir togolais vient de perdre. Très gros. Lui qui a mis les petits plats dans les grands, dans une course effrénée aux classements.

Fin du DB, une onde de choc à Lomé !

Déjà prise de court par la suspension de la publication de l’édition 2021 du très prisé rapport auprès d’une certaine frange d’investisseurs qui continuaient de faire de cet outil un baromètre de la facilité à faire des affaires ou de l’attractivité de l’environnement des affaires dans des pays au monde, Lomé va être sérieusement secouée par l’arrêt définitif du Doing Business, et pour cause.

Le pays qui ambitionnait de se lancer début 2018 dans de profondes réformes de son environnement des affaires, après de très mauvais classements dans le Doing Business, afin d’attirer des investisseurs, avait pris le soin de dédier une cellule à la problématique de la réforme du climat des affaires, lancée début 2018. Elle a été confiée à Sandra Ablamba Johnson, jusque-là, peu connue dans le sérail ; quoiqu’elle fût active aux côtés de Bamouni S. Stanislas Baba dans le cadre des réformes – encore ? – à opérer afin de permettre au Togo d’empocher les centaines de millions $ du gouvernement américain pour les pays dans le cadre du Millenium Challenge Account (MCA).

Un média, Togo First a, dans la foulée, été créé, dans l’escarcelle de l’agence internationale Mediamania, éditrice de l’agence Ecofin, afin de faire le branding du pays dans l’univers des médias et sur la toile, notamment en relayant systématiquement l’actualité en lien avec les réformes, les bons ou excellents classements du Togo, bref en couvrant toute actualité qui contribue à ripoliner le Togo et à célébrer un pays qui gagne. Au prix de rondelettes sommes, selon des indiscrétions.

Un agenda prioritaire de réformes à opérer a ainsi été mis en place par la cellule créée et placée sous la supervision du Chef de l’Etat togolais himself. Le challenge de la structure prenait d’ailleurs toute une autre dimension, avec le lancement du Plan national de développement (PND 2018-2022) visant à changer structurellement l’économie togolaise et décliné en trois principaux axes : la mise en place d’une plateforme logistique et d’un hub financier d’excellence, le développement des pôles de transformation agricole, manufacturiers et d’industries extractives et la consolidation du développement social et le renforcement des mécanismes d’inclusion. Cette vision de développement estimée à 4 622 milliards FCFA, devait être financée à hauteur de 65% par le secteur privé ; soit 3 000 milliards FCFA

L’opération de charme avait d’ailleurs pris des allures de roadshows présidentiels, de journées économiques consacrées au Togo aux quatre coins de l’univers et au rythme des rencontres internationales d’affaires. Un forum économique Togo-UE a même été organisé en 2019 dans la foulée, alors que le Togo célébrait ses victoires dans le Doing Business.

Même si officiellement, Lomé semble faire dos rond, il est évident que Faure Gnassingbé ne se serait pas investi dans cette démarche, onéreuse au passage, s’il avait pressenti, sinon seulement soupçonné que l’aventure s’arrêterait, en si bon chemin.

D’ailleurs, après l’annonce par la Banque mondiale de l’arrêt définitif du rapport, la ministre conseillère du Président togolais, en charge du climat des affaires, n’a pas daigné relayer l’information ni sur son compte Facebook ni sur son compte twitter, elle qui est plutôt présente sur les réseaux sociaux où elle annonce sinon célèbre les performances du Togo.

Curieuse attitude de celle qui est en charge du climat des affaires, mais qui s’explique aisément sous le prisme d’une grande déception. Car en réalité, elle avait déjà annoncé à la faveur d’une rencontre avec les médias où l’objectif était de présenter la carte des scores MCC du Togo, que la publication du DB 2021 allait se faire « dans les prochaines semaines » car l’audit annoncé, tendait vers sa fin.

DB, un rapport si décrié

Si la Banque mondiale ne faisait pas l’unanimité contre elle dans le cadre du DB, ce rapport essuyait de vives critiques et était très controversé, des pays contestant vertement leurs classements, téléguidés, de leurs propres avis, par des motivations extérieures à l’environnement des affaires, bref aux indicateurs sur lesquels ils étaient évalués à savoir : création d’entreprise, exécution des contrats, paiement d’impôts et taxes, permis de construire, commerce extérieur, raccordement à l’électricité, transfert de propriété, protection des investisseurs, accès aux crédits. Ceux-ci devaient être complétés dans la publication de l’édition 2021 par l’indicateur Passation des marchés publics.

Le Chili, le Cameroun, la RDC, la Tunisie et autres pays ont à tort ou à raison critiqué leurs classements dans le rapport phare de la Banque mondiale. « Je n’ai jamais rencontré les enquêteurs qui réalisent cette étude, et je m’interroge sur leurs sources. Leurs méthodes de collecte d’informations doivent être remises en question. » avait déclaré Albert Yuma Mulimbi, patron des patrons de RD Congo et président de la Gécamines. Avant lui, au Sénégal, c’est Macky Sall lui-même qui est monté au créneau. D’après le chef d’État, l’édition 2014 de ce rapport ne reflète pas la réalité des progrès réalisés par son pays (178e) », avait écrit Jeune Afrique en décembre 2013 sous la titraille : « Doing Business » : pourquoi le rapport fait polémique.

En outre, rapportait le magazine panafricain, sur le fond, les détracteurs du classement soulignent que la Banque mondiale ne peut pas être juge et partie. Notamment en finançant et en conseillant en même temps les gouvernements des pays pauvres ou en crise, en matière de réformes à faire et encore en les évaluant.

Des critiques non fondées, déploraient certaines voix qui reprochaient aux Etats contestataires, africains pour la plupart, d’avoir la défaite amère, plutôt que de se remettre en question pour impulser une véritable dynamique de réformes de leur environnement des affaires afin d’attirer des investisseurs crédibles.

Le rapport « sacrosaint » et inviolable de la Banque mondiale, sinon la « Bible » en matière de climat des affaires au monde, sera pourtant en 2018, au cœur d’un scandale monstre, à la suite d’une critique virulente de l’économiste américain en chef de la Banque mondiale, Paul Romer, sur la dégringolade du Chili dans le classement :

Paul Romer, le point d’orgue !

Si les critiques des pays pour la plupart mal notés et mécontents ont été passées par pertes et profits, celles de l’américain Paul Romer, seulement 15 mois après sa prise de poste en tant qu’économiste en chef de la Banque mondiale feront tache d’huile.

Tout était parti de doutes émis par l’Américain sur l’un des économistes auteurs du rapport qu’il accusa d’avoir changé de méthodologie pour des raisons politiques à propos des performances du Chili. Ce qui aurait fait perdre 23 places au Chili, durant les trois premières années de présidence de la socialiste Michèle Bachelet. Improbable que ce pays d’Amérique latine ait pu subir en si peu de temps une telle détérioration de son environnement des affaires. Selon Paul Romer, le Chili n’aurait perdu que deux places sans cette modification de méthode.

Tout ceci, sans compter la pétition de plus de 300 ONG demandant en mars 2021, l’abolition de cet outil de jauge des économies mondiales, devenu un moyen de règlement des comptes ou de promotion des régimes politiques, selon qu’ils sont dans les bonnes grâces ou déclarés des parias.

Il ne s’agissait ni plus ni moins alors que d’un rapport qui avait perdu l’essentiel du crédit qu’il pouvait avoir, au moment où le Togo s’engageait dans ce challenge d’amélioration du climat des affaires.

Pourtant, un outil de propagande de Faure et collabos

Alors que le Doing Business faisait face à de sérieux doutes sur sa crédibilité, Faure Gnassingbé était encore l’un des irréductibles à se fier à ce classement qui venait valider les réformes du climat des affaires, mises en œuvre au Togo.

En effet, c’était un Faure Gnassingbé, très triomphaliste qui avait pris part à la présentation des succès du Togo dans le DB 2020 : « Nous avons le triomphe modeste au Togo et nous n’aimons pas fêter nos victoires, mais aujourd’hui, nous laissons nos disputes et nos querelles de côté pour célébrer le Togo ».

Célébrer le Togo, oui, sinon célébrer ses victoires personnelles, c’était ce dont il s’agissait, en réalité. La suite, on la connaît. Réformes du climat des affaires, le Togo, Top performer dans le DB 2020, et 3è meilleur réformateur au plan mondial, les laudateurs ne rataient aucune occasion, bonne ou mauvaise pour rebattre les oreilles aux Togolais des performances si chèrement – sic- réalisées.

Boris Johnson, Emmanuel Macron pour ne citer que ces dirigeants occidentaux, apprécieront également à l’applaudimètre, les réformes réalisées par le régime togolais pour attirer les investisseurs.

Par ailleurs, pour le régime togolais, ceci prenait simplement l’allure d’une course effrénée aux classements, surtout après la publication de l’édition 2020 où le pays a réalisé un bond de 40 Places pour figurer dans le Top 100 mondial (97è place), devenant le Top performer africain et le 3ème performer sur les 190 pays sondés. « Nous sommes en compétition, nous devons maintenir le cap et accélérer le mouvement, faisons-le et bien ! », encouragera-t-il. Des propos du président togolais, qui laissaient transparaître davantage une idée de compétition qu’autre chose.

Ainsi, l’assouplissement des formalités de création d’entreprises avec en toile de fond la création en ligne, la libéralisation du montant minimum pour les Sarl, la réduction des coûts et des délais, les réductions des coûts de raccordement à l’électricité, la création du Guichet foncier unique pour faciliter l’immatriculation ou les mutations de propriété, l’automatisation de la saisine des tribunaux commerciaux et de la gestion des plaintes entre autres, ne sont que des avantages subsidiaires de la dynamique réformatrice.

Certes, le pouvoir aura beau jeu de déclarer à son corps défendant que la dynamique des réformes va se poursuivre, car le pays ne ferait pas une course aux classements. « Nous ne travaillons pas pour les classements ou les observateurs. Nous agissons pour le Togo et pour les Togolais. L’amélioration du climat des affaires au Togo est un combat de tous les instants. C’est notre combat à tous autour du Chef de l’État. Et nous sommes en train de réussir », avait déclaré Sandra Johnson, après la suspension du rapport DB 2021.

Mais chacun pourrait jouer aux devinettes pour entrevoir le sort qui aurait été réservé à la problématique d’amélioration de l’environnement des affaires au Togo, s’il n’y avait pas les classements DB. Faure Gnassingbé et compagnie auraient-ils mobilisé autant d’énergies autour ?

En tout état de cause, il est important de se demander trivialement quelle réelle portée pourrait avoir un classement en matière de facilité à faire des affaires, qui n’intègre pas la lutte contre la corruption. Dès lors qu’il est notoire qu’en dehors de la célérité, les investisseurs ont besoin de la sécurité juridique (déjà offerte par le droit Ohada) et judiciaire de leurs investissements. Or cette dernière préoccupation est fortement compromise, la justice togolaise étant notoirement aux premières loges des institutions les plus corrompues au Togo.

L’Expression n°17 du 24 septembre 2021

 

L’étrange idylle entre Lomé et les putschistes

Au moment où les coups d’Etat ressurgissent sur le continent africain, comme un rempart des peuples opprimés contre la boulimie des despotes assoiffés d’un pouvoir illimité, l’opinion africaine voire internationale assiste, non sans curiosité, à un rapprochement entre le régime de Lomé et celui des nouveaux maîtres. Dans le rôle d’émissaire tout terrain de Faure Essozimna Gnassingbé, Robert Dussey. Que se cache-t-il derrière cette nouvelle diplomatie que déploie le pouvoir togolais vis-à-vis des nouveaux «seigneurs des anneaux» qui défont les pouvoirs sur le continent ?

« Je remercie le col Assimi Goita, Président de la Transition et Chef de l’État du Mali pour l’audience et les échanges touchant à la sécurité dans le Sahel », avait tweeté le patron de la diplomatie togolaise, le 06 septembre 2021. Une suite logique en réalité des échanges entre l’Exécutif togolais et celui malien incarné par Assimi Goïta, après le coup d’Etat perpétré par la junte au Mali, qui a renversé le président malien Ibrahim Boubacar Keïta le 18 août 2020.

Quelques jours seulement après la prise du pouvoir inconstitutionnelle par le fils du défunt Idriss Deby Itno, le Général Mahamat Idriss Déby, Président du Conseil Militaire de Transition du Tchad qui a suspendu la constitution, a reçu en audience le patron de la diplomatie togolaise. Officiellement, l’émissaire de Faure Gnassingbé devait présenter la compassion du peuple togolais et de son président envers le peuple tchadien, à la suite du décès d’Idriss Déby Itno, exprimer la disponibilité du Président de la République à accompagner le peuple tchadien et le Conseil Militaire de la Transition en vue de l’organisation d’une transition pacifique et inclusive. Et surtout, pour une transition réussie. Ce ne serait pas renversant de voir le même Robert Dussey parader aux côtés des nouveaux maîtres de la Guinée.

Mais Faure Gnassingbé serait-il altruiste à ce point ? Les initiatives visant à rapprocher le régime de Lomé et ceux des putschistes seraient-elles motivées dans l’absolu, par la posture pacificatrice de Faure Gnassingbé qui ne rechercherait que la paix et la stabilité dans les autres pays ? Qu’est ce qui fait tant courir Lomé vers es putschistes ?

Au-delà des déclarations officielles, Faure Gnassingbé qui cumule lui-même, trois mandats au pouvoir et qui est toujours contesté dans son pays, recherche une certaine légitimité de la communauté internationale, ayant conscience d’avoir perdu la bataille de la légitimité que le peuple reconnaît à ses dirigeants réellement élus démocratiquement, croit dur comme fer un sympathisant de la cause de l’alternance. Feu Eyadéma l’avait fait de son vivant, avec maestria alors qu’il voulait se refaire une certaine virginité politique.

Lomé, se souvient-on, s’impliquait dans les crises qui naissaient en Afrique, offrant d’assurer des médiations dont la plupart se soldaient par des échecs. Effacé un temps des questions africaines, le fils d’Eyadéma, requinqué par sa méthode de gestion de la crise bissau-guinéenne au moment où il était président en exercice de la Conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement ouest africains, marche désormais dans les pas de son père. Le jeune président voudrait ainsi s’assurer sur la scène africaine, un leadership qui fera de lui, une pièce incontournable dans la sous-région ouest africaine, le Sahel ou autres sur les questions en rapport avec la paix et la sécurité. Déjà que les Forces de Défense et de Sécurité togolaises sont réputées pour assurer, avec professionnalisme leur mission sous le couvert des Nations Unies, partout où elles interviennent.

Mais d’après une partie de l’opposition togolaise, la stratégie de Faure Gnassingbé consistant à offrir de l’expertise, des conseils ou à développer une certaine diplomatie avec les putschistes viserait in fine à offrir au régime de Lomé, une protection contre d’éventuels coups, et pour cause.

Les oppositions dans certains pays ont tendance à nouer des relations privilégiées avec les putschistes, histoire de bénéficier de l’expertise et de l’art de ces derniers pour répliquer l’expérience de coup de’Etat face aux dictatures qui les empêchent de conquérir le pouvoir par la voie des urnes. Certains thuriféraires du pouvoir togolais n’avaient-ils pas révélé des liaisons qu’ils disaient trouver suspectes entre les éminences grises de la chute du pouvoir de Blaise Compaoré notamment le Mouvement « Le Balai Citoyen » et certains activistes réputés proches de l’opposition togolaise ?

La stratégie visant à assister les nouveaux maîtres dans les pays où des coups d’Etat surviennent sur le continent, cache en réalité très mal, la volonté du pouvoir togolais de couper l’herbe sous les pieds de ses opposants qui seraient tentés par l’aventure des coups d’Etat. Et en outre, de contraindre les putschistes à un devoir de loyauté vis-à-vis de lui. Ce qui implique que ceux-ci ne fassent rien qui soit de nature à nuire à leur partenaire des premières heures, Faure Gnassingbé ou encore l’assistent dans les renseignements, au besoin.

Si l’élimination physique des meneurs de coups d’Etat salvateurs ou des porteurs de projets révolutionnaires n’est plus d’actualité, or les militaires qui perpétuent les idées de Thomas Sankara ou celles de Jerry John Rawlings se font toujours aussi menaçants face aux pouvoirs en pleine dérive totalitaire, la stratégie payante visiblement pour le pouvoir Faure Gnassingbé est de s’acoquiner avec eux, plutôt que de les avoir en horreur. Histoire d’éviter la contagion qui pourrait l’emporter, à son tour. Car de toute évidence, il est préférable de les avoir comme amis. C’est la vraie raison sous-jacente derrière ces courses folles de Robert Dussey vers les putschistes, sous le prétexte de mission de bons offices.

L’Expression n°16 du 9 septembre 2021

 

 

 

Prisons togolaises: 70% de détenus n’ont jamais été jugés !

Alors qu’ils projetaient de porter dans la rue la contestation du quatrième mandat de Faure Gnassingbé, usurpé selon eux, et d’exiger toute la lumière dans le Pétrolegate, du nom de cette affaire de présumé détournement de 500 milliards FCFA survenu dans le cadre de la commande des produits pétroliers au Togo, Gérard Djossou et Brigitte Adjamagbo, leaders de la Dynamique Monseigneur Kpodzro (DMK) ont été arrêtés et accusés de tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Placés en détention le 27 novembre 2020, ils ont été libérés le 17 décembre 2020, moins d’un mois plus tard. Ils l’ont échappé belle, comme on dit. Sans doute à cause de leur statut de personnalités politiques qui plus est, de l’opposition qui leur a fait bénéficier d’une hyper médiatisation de leur affaire et d’une bonne défense, solidement menée par Me Darius Atsoo, pas un inconnu du barreau togolais.

Contrairement à eux, ce sont des milliers de personnes qui, envoyées en détention préventive, se retrouveront véritablement en « prison » et à « purger des peines privatives de liberté » auxquelles ils n’ont jamais été condamnés, car n’ayant jamais bénéficié d’un procès équitable ou d’un procès tout court, à l’issue duquel leur sort a été scellé. Une situation qui conforte de nombreuses voix au sein des Organisations de la société civile (Osc) ici et ailleurs de ce que le Togo navigue à plein temps, dans le non-droit et les violations systématiques des droits des détenus. Au Togo, déplorent celles-ci, non sans caricature, le principe est la présomption de culpabilité. Et les chiffres concernant la proportion de la population carcérale n’ayant jamais été jugée au Togo, d’après la Commission nationale des droits de l’homme (Cndh) qu’il y a eu en 2020 sont renversants, après des visites dans six prisons au Nord-Togo.

La présomption de culpabilité plutôt que la présomption d’innocence ?

« Toute personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie… », prévoient les instruments juridiques internationaux, repris par de nombreux pays dont le Togo. Le principe est en effet affirmé par l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789: « tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable… » à l’issue d’un procès équitable. Mais le Togo rame depuis plusieurs années à contre-courant de cette règle, tant et si bien que le principe de la présomption d’innocence s’en trouve non seulement galvaudé mais aussi et surtout vidé de tout son sens. Le taux élevé de détenus non jugés et qui croulent dans les geôles togolaises illustre cette anormalité qui est très vite interprétée par les défenseurs des droits humains, comme une présomption de culpabilité.

Aussi effarant que cela puisse paraître, et alors que la surpopulation carcérale a été identifiée comme faisant le lit à de nombreux maux dont souffrent les détenus, 70% de ceux qui vivent privés de liberté au Togo n’ont jamais bénéficié d’un procès.

Ainsi, sur 100 personnes détenues, seules 30 sont jugées et condamnées. Les autres qui y sont gardées, soit les 70 personnes sont soit des prévenus soit des inculpés. Une statistique d’autant plus alarmante qu’elle traduit la violation flagrante et de façon régulière, du principe de présomption d’innocence.

Alors que le principe, c’est la liberté et l’exception la privation de la liberté, le Togo semble avoir, de facto, inverser les règles. D’après les informations recueillies, le recours à la détention préventive n’est légitime que lorsqu’il existe des motifs raisonnables de croire qu’une personne a commis une infraction, et que la détention est nécessaire et proportionnée afin d’empêcher cet individu de prendre la fuite, de commettre une autre infraction, ou d’interférer avec le cours de la justice dans le cadre de procédures en instance ou encore que la sécurité de l’accusé soit menacée.

Or la détention préventive, elle-même, peine à faire l’unanimité dans la mesure où elle consiste à mettre en « prison », un simple accusé qui, en principe devrait bénéficier de la présomption d’innocence. Mais si la pratique résiste partout, le taux de personnes en détention préventive tourne en revanche autour de 30% de la population carcérale. Les statistiques dévoilées par la Cndh permettent de conclure que le juge togolais prononce deux fois plus que ses pairs de par le monde, la détention préventive ; occasionnant des situations aux conséquences jusqu’ici non résolues : le surpeuplement carcéral, la sous ou la mauvaise alimentation, les problèmes d’hygiène en milieu carcéral.

Plus grave, c’est que les durées de la détention préventive sont surréalistes au Togo.

Des durées de détention préventive surréalistes

Si le recours à la détention préventive est quasi-automatique au Togo en violation des pratiques et des textes internationaux qui confirment que le principe reste la liberté, la durée de la détention suscite davantage de controverses et une levée de boucliers.

De fait, elle oscille de 8 à 20 mois, de deux ans à 5 ans voire 6 ans. Six ans d’une vie à attendre un hypothétique procès à l’issue duquel on peut être, du moins en théorie, déclaré « non coupable » des faits pour lesquels on est poursuivi ! Une perspective que les juges togolais écartent de manière assez astucieuse mais non moins cruelle, et qui consiste au final lorsque le procès a lieu, à condamner le détenu au moins à l’équivalent de la durée de sa détention préventive. Ce qui pose un autre problème en termes de bonne administration de la justice. La détention provisoire compromet la garantie d’un procès équitable et remet en cause la présomption d’innocence.

Au final, bien que non condamnées, les personnes détenues sont quasiment amenées à « purger des peines » dont elles n’ont pas écopé.

Se prononçant sur la question, le Sous-Comité pour la prévention de la torture des Nations unies estime que « la durée de la détention avant jugement est telle qu’elle contribue au surpeuplement carcéral, exacerbant ainsi les problèmes existants au niveau des conditions de détention et des relations entre les détenus et le personnel ; elle alourdit aussi le fardeau des tribunaux. Du point de vue de la prévention de la maltraitance, elle suscite de sérieuses préoccupations face à un système déjà surchargé ».

Une raison parmi tant d’autres pour lesquelles la Cndh tire la sonnette d’alarme quant à la nécessité d’envisager des mesures visant à accélérer les procédures d’instruction et de jugement des personnes inculpées. Mais ça, c’est une tout autre histoire.

L’Expression n°007 du 17/06/2021

Une succession sans tambour ni trompette

Les paris sur l’incapacité du fils, Faure Gnassingbé, à tenir la barque pour longtemps, ont pris le dessus. Pour certains, il n’a pas été préparé pour le job, pour d’autres, il n’aura pas les “couilles nécessaires” pour tenir le fort, ce bien public devenu indivis.. La suite de l’histoire nous a démontré le contraire. Non seulement, il n’a pas changé d’un iota par rapport à sa discrétion, mais il a refondé le parti du père, en instillant du sang neuf dans son appareil politique.

Seize ans après la mort du Général Eyadéma, Faure Gnassingbé semble avoir opté pour le mentoring par rapport à sa succession.

Ils sont jeunes, brillants peut-être et pas tous, universitaires et autres, autour de lui, et s’imposent aujourd’hui par leurs œuvres, réalisations, et leur capacité à traduire de façon concrète la politique de leur chef, voire à assurer l’héritage au cas où le chef penserait à leur passer la main. À une date à fixer sur les calendes grecques.

Très révoltés contre la succession dynastique après la « catastrophe nationale » du 5 février, la plupart ont très vite tourné casaque. Certainement convaincus qu’en réalité, le fils n’est pas le père. Leur responsabilité dans le difficile enfantement de l’Union pour la République (UNIR) par l’ancêtre Rassemblement du peuple togolais (RPT) n’est pas neutre.

Ainsi, dans une démarche de mentoring, Faure Gnassingbé préfère les mettre en avant, en leur facilitant un accès frénétique aux médias, aux plateaux internationaux, etc. Dans nos sociétés africaines où la transmission du vivant pose quelquefois problème, il est important d’encourager une telle option, qui renforce même la continuité de l’Etat et la transmission de flambeau en termes de qualité. L’omniprésence de ceux-ci dans le champ politico-médiatique fait dire à certains que ce sont des jeunes « ambitieux ».

A cet effet, pourquoi ne pas les propulser encore plus fort à des postes où ils auront à faire leur preuve en détenant les pouvoirs constitutionnels ? Le choix de la jeunesse a été souvent un slogan sous Eyadéma, il a été promu sous Faure et renforcé avec le genre. Léguer son héritage politique de son vivant aux jeunes, que ça doit procurer étonnamment du plaisir !

Ambroise D.

Monsieur le président de la République, à vous la parole !

Plan National de Développement ou « PND » ! On nous en aura rebattu les oreilles, le temps d’un temps. Tant et si bien que le Togolais lambda ne pourra l’oublier …de sitôt, même si la communication présidentielle voire gouvernementale se structure de plus en plus autour d’une nouvelle vision quinquennale dite 2020-2025. Une vision en appelle une autre, dirait-on.

La feuille de route quinquennale, nouveau bréviaire, fait suite à une autre dont l’échéance s’annonce dans deux ans et dont les Togolais ne retiendront davantage que roadshows présidentiels, business forums, la très controversée caravane « pour le PND », forum économique Togo-UE et des audiences présidentielles avec des hommes d’affaires.

Décliné en trois axes qui traduisent la vision de développement du Togo sur la période 2018-2022, le PND, s’il n’a pas totalement disparu de la rhétorique gouvernementale, semble en effet relégué en arrière plan. Mais le hic, et c’est, semble-t-il, la preuve que les habitudes de la maison ont la vie dure, c’est qu’aucun point n’a été dressé de sa mise en œuvre.

Le saut d’une vision inachevée à une autre, sans une pause « Bilan », non seulement reste symptomatique d’une gouvernance qui ignore tout du principe de redevabilité, mais aussi la preuve par mille que le « Leader nouveau » qui nous avait été annoncé tel un messie, roule plutôt à l’ancienne. Etait-il besoin qu’il se lie par des objectifs chiffrés si à l’arrivée, il ne devrait rendre aucun compte à ses concitoyens ?

A l’heure où les autorités togolaises parlent de contrats d’objectifs pour les membres du gouvernement, des interrogations somme toute légitimes taraudent les esprits :

Qu’est-ce qui a été fait ? Quels sont aujourd’hui les acquis visibles du PND ? Des 500 000 emplois projetés à l’horizon 2022, combien de décents ont été créés?

Evidemment, personne hormis le ministre prestidigitateur « Christian Trimua » n’aura trouvé réponse à cette question. Il réussira le tour de magie de décompter deux cents mille emplois créés par le PND. Hallucinant ! Il n’énoncera pas en revanche – attitude prudentielle ou simple omission ? – les secteurs qui ont stimulé la création d’autant d’emplois.

Certes, le tableau n’est pas totalement noir. Mais le Togolais sait pertinemment quelle opinion se faire des déclarations de ce ministre, visiblement coutumier de ces déclarations. Aucun Togolais n’attend non plus un point du gouvernement pour se rendre à cette évidence, sinon à cette réalité qui crève les yeux, que l’inclusion sociale, l’objectif ultime du PND, est demeuré au stade de bonnes intentions.

Mais…les principes de bonne gouvernance mettent à la charge des dirigeants, l’obligation de rendre compte à leurs concitoyens, pour ne pas laisser l’impression d’évoluer dans une omerta totale et de faire du pilotage à vue, malgré l’existence de bons référentiels. Peut-être serions-nous allés trop vite en besogne. Dans ce cas, Monsieur le président de la République, à vous la parole !

Giovanni KOFFI 

Le mirage d’un apaisement politique

Si cette option semble se justifier par la carrure et le profil de la nouvelle cheffe du gouvernement, elle semble confortée par l’hégémonie et l’emprise totales du parti Union pour la République (UNIR) sur la gestion des affaires de la Cité dans un contexte de déconfiture totale de l’opposition.

C’est exact, Victoire Tomégah-Dogbé est un pur produit du Système des Nations Unies (SNU). A la base, ce n’est pas tant son militantisme au sein du parti UNIR qui a favorisé son ascension au sein du régime. Moulée dans la technocratie messianique onusienne, elle a pris le Togo pour champ de duplication de la gouvernance par les projets.

Nul besoin de revenir sur la liste, oui la bien longue liste de programmes, projets et institutions qu’elle a déroulée depuis son entrée au gouvernement, L’OCDE dira à ce propos que: « Le foisonnement de programmes et projets pilotés par des structures autonomes, et dont certaines actions s’entremêlent sans véritable coordination, constitue un goulot d’étranglement ».

Pour Victoire Tomegah-Dogbé, c’est le développement avec « D » qui va être amorcé, ce qu’elle-même appelle : « gouverner autrement ». Moins de politique sinon pas de politique du tout. D’ailleurs en ne faisant aucun clin d’œil à son allié l’UFC, UNIR a démontré clairement son intention de gouverner, bien seule.

C’est également exact que le contexte politique actuel est sans commune mesure avec celui qui prévalait il y a encore quelques mois.

Sous un autre angle de vue, aujourd’hui, le pouvoir bien aidé en cela par la crise sanitaire qui lui offre le prétexte de proroger ad vitam aeternam l’état d’urgence sanitaire, a réussi à annihiler toute velléité de contestation ou de mobilisation.

Le nouveau gouvernement peut encore se frotter les mains pour une raison bien simple : les frères ennemis de l’opposition n’ont pas encore fini de dégainer les uns sur les autres.

Par ailleurs, hormis les coups sporadiques de la Dynamique Monseigneur Kpdodzro qui ressemblent davantage à des pétards mouillés, aucune action structurée n’est en place du côté de l’opposition. De mùeme, les quelques rares sorties sur les réseaux sociaux de l’inspirateur du mouvement du 19 août depuis son exil, destinées davantage à chauffer à blanc des militants avides d’actions, semblent ne plus trop émouvoir du côté d’UNIR qui roule désormais, en roue libre.

Pour autant, prétendre qu’au Togo, la démocratie fonctionne à merveille et que toutes les questions politiques ont déjà été tranchées par les instruments de régulation existants qui souffrent pourtant de légitimité aux yeux de nombreux Togolais, est un pied du nez.

Victoire Tomégah Dogbé gagnerait à ne pas s’estimer en territoire totalement conquis au moment où l’ANC la dément et estime que compte tenu des conditions peu rassurantes dans lesquelles le scrutin présidentiel s’était déroulé, il est à reprendre. L’absence de guerre n’est pas toujours synonyme de paix. Ce n’est peut-être que le calme avant une nouvelle tempête dont les conséquences pourraient ne pas être prévisibles. Les « insoumis » rentrent souvent très difficilement dans le rang.

Giovanni KOFFI

 

Togo : Faut-il dire Madame la ou le Premier ministre ?

Cette ascension d’une femme à la tête d’une des plus prestigieuses institutions de la République togolaise avait été vue comme une victoire en demi-teinte car la parité entre les sexes n’est pas encore effective dans l’hémicycle. Un an plus tard, la nomination coup sur coup de Victoire Tomegah-Dogbé et de Sandra Johnson au Secrétariat général de la Présidence de la République confirme la tendance à la féminisation du personnel politique et alimente l’espoir de voir se former un gouvernement paritaire avec autant de ministres femmes qu’hommes.

Cette nécessaire féminisation de la vie politique pose la question de la féminisation des titres de fonctions, grades et appellations face à un conservatisme sociolinguistique rétif aux changements morphosyntaxiques. On sait les monarchies tatillonnes avec l’étiquette et la particule, un mauvais usage pouvant être considéré comme un crime de lèse-majesté ; en République le maniement des titres est plus démocratique et flexible. Néanmoins, il vaut toujours mieux faire l’économie de la confusion des genres pour ne pas froisser des susceptibilités et éviter de reproduire des discriminations genrées.

 […] la fonction, en politique, ne peut être identifiée à la personne qui l’occupe.

En grammaire française, il existe une forte polarisation autour de la question de la neutralité ou non du genre « masculin » dont la domination était symboliquement incarnée par la règle du « masculin l’emporte sur le féminin ». Dans le sillon de ces considérations purement grammaticales, des motivations idéologiques tenaces et des disparités géographiques affleurent sur le terreau de la langue française. Certains puristes et conservateurs, certes de plus en plus rares, estiment qu’il n’y a en français ni genre « masculin » ni genre « féminin » et restent défensivement attachés à la préservation de la belle langue contre les évolutions sociétales. Ceux-ci soutiendront sans peine qu’il faille dire « Madame le Premier ministre », parce que seul le genre masculin traduit la nature indifférenciée des titres, grades, dignités et fonctions. L’Académie française campe la même posture, car pour elle, la fonction, en politique, ne peut être identifiée à la personne qui l’occupe. En suivant cette lecture, les termes députée, sénatrice, médiatrice, officière, etc., sont impropres.

[…] la neutralité du genre masculin en grammaire française sert d’alibi pour nier le sexisme de la langue.

Dans le camp d’en face, on considère que postuler la neutralité du genre masculin en grammaire française sert d’alibi pour nier le sexisme d’une langue qui reproduit une vision androcentrique, binaire et discriminante du monde. Contre le plafond de verre linguistique et pour l’égalité des sexes, beaucoup militent en faveur de l’adaptation de la langue aux évolutions de la société grâce notamment à la féminisation systématique des appellations professionnelles. De l’abolition de la règle du « masculin l’emporte sur le féminin » à la promotion de l’écriture inclusive (ex : les étudiant.e.s, les acteur.trice.s), ils traquent l’androcentrisme dans ses derniers retranchements. En France, une instruction du bureau de l’Assemblée prise en 1998 fait obligation de féminiser les fonctions exercées par des femmes dans l’Assemblée. Ainsi, les signifiants « féminins » comme «Madame la députée» ou «Madame la présidente» (de commission, de séance, etc.) y sont de rigueur. Hors de l’hémicycle, on voit fleurir des avocate, médiatrice, bâtonnière, cheffe dans les courriers et conversation. En revanche, cette règle ne s’applique pas aux fonctions ministérielles en France où l’on peut encore dire « Madame le ministre » sans tomber sous le coup de la sanction.

[…] il ne faut pas être dupe de l’usage instrumental du genre par un régime [togolais] 

Dans les autres pays francophones du Nord, le paysage linguistique se féminise sans beaucoup d’obstacles. En Belgique, en Suisse, au Canada (et au Québec), on donne sans complexe du « Madame la Première ministre » et du « Madame la Présidente ». Pauline Marois, femme politique canadienne du Québec, est reconnue comme la première femme Première ministre de la province francophone. Première ministre du Royaume de Belgique depuis 2019, Sophie Wilmès ne souffre aucun affront de misogynie sur l’article défini qui doit précéder son titre. Et l’Afrique n’est pas du reste. En tout et pour tout, une dizaine de femmes ont occupé le fauteuil présidentiel. En francophonie africaine, Le Burundi, le Gabon et la Centrafrique ont dirigée par des femmes, certaines n’étant que des présidentes par intérim. Au Togo, pour accompagner cette vague féministe dont l’empreinte politique doit être prudemment évaluée à ses résultats, il ne faut pas être dupe de l’usage instrumental du genre par un régime à bout de souffle, il convient de féminiser les titres pour briser le plafond de verre. Pour que les prochaines générations de jeunes filles n’aient pas à briser de plafond de verre, il faut donner du « Madame la Présidente de l’Assemblée nationale » à Yawa Djigbodi Tsègan et du « Madame la Première ministre » Victoire Tomegah-Dogbé. La langue française ne connaissant pas le bonheur de contenir des formulations inclusives de tous les genres, la sexualisation des titres de fonctions, grades et appellations est la meilleure garantie contre la fausse neutralité du genre « masculin ».

Source: L’Échiquier 

Edem Kodjo, un génie qui n’a jamais réussi à se faire comprendre chez lui

Pour le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, “la disparition de ce diplomate remarquable qui a oeuvré sans relâche en faveur de la paix et de l’unité du continent est une perte pour l’Afrique”.

Roch Marc Christian Kaboré présente ses condoléances à la famille de l’illustre disparu, à son homologue Faure Gnassingbé et au peuple togolais.

Edem Kodjo était un intellectuel togolais hors-norme. Ministre sous Gnassingbé Eyadéma, il fut l’artisan du creuset national voulu par l’ancien président togolais à travers la création du Rassemblement du peuple togolais (RPT). Secrétaire général de l’OUA (1978-1982), il avait pris ses distances vis-à-vis du pouvoir de Lomé, et n’est revenu au pays qu’après la conférence nationale de 1991.

Son “grand pardon” restera de mémoire l’une de ses actions politiques les plus fortes dans un Togo alors déchiré par les divisions politiques et ethniques. Il crée l’Union togolaise pour la démocratie (UTD) devenue plus tard la Convergence patriotique panafricaine (CPP). Premier ministre entre 1994 et 1996 puis en 2006 après la mort de Gnassingbé Eyadéma, les relations entre Edem Kodjo et Lomé II, où il était à la fois respecté et craint, ont cessé de briller a partir de 2011. À en croire son entourage, l’ancien SG de l’OUA s’était farouchement à l’idée d’un troisième mandat de Faure Gnassingbé.

En République démocratique du Congo, on se souviendra de lui comme étant celui dont la médiation a permis l’alternance politique entre Joseph Kabila et Félix Tsisekedi.

Un génie trop distant du peuple

Edouard Edem Kodjovi Kodjo avait le verbe haut. Il avait son auditoire, et pour percer sa pensée, il fallait appartenir à la galaxie des élus de la rhétorique politique. Déjà, quand il prônait le “grand pardon”, il disait la même chose que son compère Léopold Messan Gnininvi plutôt favorable à “la démocratie d’abord, multipartisme après”. L’accord politique conclu entre le RPT et l’Union des forces de changement (UFC) de Gilchrist Olympio en 2010 n’était qu’une conséquence lointaine du discours prononcé par Kodjo bien des années plus tôt. Mouhamed Tchassona Traoré et son Mouvement citoyen pour la démocratie et le développement (MCD), en proposant de “briser les murailles, remblayer les fossés et construire des ponts” en 2020, ne font que marcher sur un chemin déjà tracé par l’homme de Noépé.

Malheureusement, à l’image d’autres hommes politiques nationaux, Edem Kodjo était plutôt bon, très bon sur des sujets très pointus, dans les studios de radio et sur les plateaux de télévision. Sa rhétorique n’était pas comprise par la masse. Il n’a jamais réussi à expliquer à cette masse le fond de sa pensée politique et le bien-fondé de son action politique dans un Togo marqué par le manichéisme et les discours populistes. Ami de la France, respecté dans les sphères internationales, très en avance sur son époque, Edem Kodjo n’a pas su adapter son action politique aux réalités de son pays.

Homme d’État de grande carrure, intellectuel accompli, Edem Kodjo avait des qualités et compétences incontestables mais aussi le goût du détail, ce qui le mettait parfois sinon assez souvent sur ces grands chevaux, selon ses contemporains.

Auteur du célèbre ouvrage “Et demain l’Afrique” dans lequel il pense le devenir du continent qui lui tenait tant à cœur, Edem Kodjo est passé de l’autre côté du rideau, à 82 ans, sans jamais avoir eu le temps nécessaire pour parachever son œuvre de réforme de l’Union africaine qu’il accomplissait dans l’ombre avec des présidents comme Paul Kagamé.

Ambroise Dagnon